Théâtre
King Size, l’amour au lit et en chantant avec Marthaler

King Size, l’amour au lit et en chantant avec Marthaler

22 janvier 2014 | PAR Christophe Candoni

 

Il n’y a pas moment plus jouissif et délicieux à vivre ces temps-ci au théâtre que celui d’assister à King Size de Christoph Marthaler. Le génial metteur en scène suisse-allemand y réinvente en chansons la comédie de boulevard et livre une fantaisie musicale comme lui seul sait les confectionner, toujours drolatique et teintée de désespoir.  

Pas la peine de craindre un spectacle au format extra-large en se rendant aux Amandiers de Nanterre, le titre bien trompeur n’est autre qu’une démonstration tordante de l’humour et l’ironie propres à Marthaler qui signe ici une pièce aux dimensions toutes menues. King Size créé au Theater Basel en Suisse compte en effet quatre interprètes seulement sur scène et ne dure qu’un peu plus d’une heure. Quid alors du lit américain ? C’est que l’action se passe dans une chambre d’hôtel cosy et rassurante. Le décor tranche avec l’atmosphère glauque et miteuse des lieux publics (restoroute, salles de bal, des fêtes, d’attente, bureaux matrimoniaux, pissotières…) dans lesquels Marthaler aime d’ordinaire planter ses pièces mais n’en est pas moins un modèle de mauvais goût avec ses murs couleur turquoise et ses tapisseries florales.

Le majordome et la soubrette font le lit puis le défont aussitôt pour se coucher dedans. Ils forment un couple encore jeune mais déjà fané et ne savent pas (ou plus ?) se dire qu’ils s’aiment. Sans parvenir ni à dévoiler, ni à dissimuler les sentiments qu’ils se portent l’un à l’autre, allongés sous les draps en respectant une distance bienséante des corps quand ils ne se tournent pas carrément le dos, guettés par la gêne ou l’ennui, ils se mettent à chanter, des grands airs d’opéras ou des standards de variétés, aux paroles niaises ou plus suggestives, trouvant l’unisson de façon jubilatoire sous l’égide de Wagner et de ses amants éternels que sont Tristan et Isolde, de Schumann, Mozart, Beethoven mais aussi The Jackson five et Polnareff qui forment à eux tous un melting-pot musical comme les affectionne particulièrement Marthaler.

Avec son petit côté chic désuet, ses portes qui claquent et sa batterie de placards, King Size a tout l’air d’un vaudeville mais dans le monde si singulier et inimitable de Marthaler, les choses sont moins prévisibles et plus étranges, car sa drôlerie loufoque se mêle de manière inextinguible à une profonde mélancolie. D’où vient que l’on se torde de rire et une demi-seconde après que l’on soit ému aux larmes ? C’est tout le génie de Marthaler et de ses interprètes fantastiques qui participent à installer cette atmosphère gaie et triste de folie douce.

Aussi bons chanteurs qu’acteurs, les délirants Tora Augestad et Michael von der Heide, qui étaient déjà dans Meine Faire Dame (créé également à Bâle et présenté à Paris la saison dernière), excellent à parodier les poses et tics guindés des chanteurs lyriques en concert comme ils s’amusent à chanter et danser avec extravagance sur une pop sirupeuse. A leur côté, il y a le non moins foldingue et amusant pianiste Bendix Dethleffsen, un habitué lui aussi des créations marthalériennes, tout comme Nikola Weisse, merveilleuse actrice, qui campe une étrange vieille femme, chic et grincheuse, collée à son sac à main (qui lui sert aussi de garde-manger). Elle ne fait que passer avec une insistance incongrue et sa seule présence raconte tellement de choses sur l’existence, le temps qui passe, la solitude, l’errance, la vieillesse, la mort.

Présenté une seule fois cet été au Festival d’Avignon et heureusement repris jusqu’au 25 janvier aux Amandiers à Nanterre, ce spectacle de Marthaler est un pur bonheur.

à 20h30 sauf jeudi 19h30 et dimanche 16h. Durée 1h15. Photos (C) Christophe Raynaud.

Infos pratiques

Odéon Théâtre de l’Europe
Les Gémeaux
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