Théâtre

LES 120 JOURNEES DE SODOME SELON MILO RAU

LES 120 JOURNEES DE SODOME SELON MILO RAU

19 avril 2018 | PAR Nicolas Chaplain

Au Schauspielhaus de Zurich, Milo Rau présente sa version théâtrale et filmique des 120 journées de Sodome d’après Sade et Pasolini dans laquelle les acteurs professionnels handicapés mentaux du Theater Hora rejouent les scènes du film. La proposition du metteur en scène suisse perturbe et provoque avec intelligence, convie à une réflexion sur la différence, le rapport au corps, la représentation des minorités, l’autorité, celle du plus fort, de la classe dominante ou du politique mais aussi, selon les principes du métathéâtre, celle du metteur en scène.

Le film réalisé par Pasolini en 1976 met en scène le projet de quatre notables italiens qui capturent et enferment des jeunes gens pour les violer, les torturer et les tuer. Ainsi, le cinéaste voulait dénoncer la dictature fasciste, l’hypocrisie de l’Eglise et la société capitaliste qui asservit la sexualité (désormais une marchandise à consommer), provoque la régression et la dégénérescence de l’homme et le chaos.

Quatre acteurs du Schauspielhaus de Zurich interprètent les bourreaux pervers et les victimes sont incarnées par les acteurs du Theater Hora qui rejouent donc les scènes saisissantes du film de Pasolini, filmées et diffusées en direct sur un écran : scènes de banquet, mariage, actes sexuels forcés, expériences fétichiste, urophile et coprophage, scènes de torture (langue coupée, yeux énucléés, scalps de tétons et de sexe et enfin une scène de crucifixion. L’expression de la douleur est filmée en gros plan, la nudité affichée crûment. Deux comédiens nus rejouent une scène d’amour interrompue par des hommes armés. L’amant lève son point en signe de résistance avant d’être abattu. Si Milo Rau provoque l’effroi en représentant l’insoutenable, il met en scène les moyens du théâtre, les artifices du cinéma, les coulisses, les postiches, les prothèses et flacons de faux sang…

Milo Rau aime brouiller les pistes, faire se télescoper le vrai et le faux. Ainsi, il distille dans le spectacle des traces du travail de création, des conversations autour du film. Les acteurs s’interpellent par leurs noms propres. Les uns et les autres racontent comment ils ont vécu le visionnage du film. Une actrice raconte le contexte du viol qu’elle a elle-même subi. Un comédien livre que sa compagne et lui ont pris la décision douloureuse (et blâmable ?) d’avorter lorsqu’ils ont su qu’elle attendait un enfant atteint de trisomie 21. Une réflexion se dégage aussi au sujet du métier d’acteur. Un acteur montre aux autres comment jouer une scène d’amour. Une autre montre comment on joue l’effroi. Elle hurle et pleure puis son collègue la remercie. Concentration, écoute, respect et complicité règnent sur le plateau. Ensemble, ils évoquent la manière dont on joue une scène excessive, les limites de l’engagement de l’acteur, la manipulation par le réalisateur. Ils citent, pour exemple, le tournage de la scène de viol dans Le Dernier tango à Paris de Bertolucci pendant lequel l’actrice Maria Schneider s’est réellement sentie humiliée. Ces anecdotes créent une distance par rapport au tournage qu’ils sont en train de réaliser eux-mêmes.

Sans concession ni complaisance, Milo Rau s’empare de sujets polémiques et déstabilise le spectateur en le mettant face à ses pulsions, fantasmes et colères… Le résultat est brillant. Il exige de chacun des superbes comédiens le meilleur, mesure et instinct, investissement, audace, sincérité et surtout plaisir non dissimulé de jouer, de tricher vraiment.

© Toni Suter

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Nicolas Chaplain

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