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Tomber, se reconstruire, voler à nouveau : « MEMM », ou la résilience joyeuse

Tomber, se reconstruire, voler à nouveau : « MEMM », ou la résilience joyeuse

01 décembre 2021 | PAR Mathieu Dochtermann

MEMM – Au mauvais endroit au mauvais moment, spectacle écrit par Alice Barraud, Raphaël de Pressigny et Sky de Sela, met en scène les deux premiers dans un spectacle intime et émouvant, qui croise de nombreux langages artistiques pour dire toute la force que son rêve de voler insuffle à une voltigeuse blessée. Mobilisant théâtre, danse, burlesque, portés, suspension, c’est un spectacle complet autant que réussi, extrêmement émouvant, l’une des très belles découvertes du festival CIRCa, voire de la saison 21-22 toute entière.

Et au milieu brille l’interprète

Sur la scène du théâtre d’Auch trône un imposant lit d’hôpital. Dans un coin est posé un set de batterie. On aperçoit quelques tubes néon disposés verticalement à cour, et à jardin une chaise et une desserte sur roulettes. Telle est la scénographie, plutôt légère, qui va recevoir le spectacle autobiographique d’Alice Barraud (qu’on pouvait voir dans le très beau spectacle Les Dodos – notre critique).

Cette simplicité permet de recentrer le regard vers l’essentiel. Dans l’ordre de inerte, il s’agit du lit, métonymie de l’hôpital, métaphore de la blessure, lieu de la lutte et de la reconstruction. Du côté du vivant, il s’agit d’Alice Barraud, l’interprète principale, qui porte l’essentiel du spectacle, avec une sensibilité touchante, à fleur de peau. La comédienne-danseuse-circassienne négocie une ligne fragile entre le rire et les larmes, entre la détermination à vivre et l’abattement face aux obstacles qui semblent d’abord insurmontables. Son visage, son corps qui danse ce qui ne peut être dit, sa parole très sincère lorsque qu’elle se met à nu en empruntant le détour pudique d’un poème, tout est précisément sensible. Elle est le sujet agissant de sa propre histoire, qu’elle reconstruit pour nous autant qu’elle travaille à la sublimer pour elle-même.

“Ce spectacle j’en ai rêvé dès les premiers jours à l’hôpital. J’ai très vite demandé un carnet à mon papa, dans lequel j’ai tout noté.” Alice Barraud

Cette justesse avec laquelle Alice Barraud porte son récit est assez confondante : elle arrive à tenir l’équilibre entre force et fragilité, se confronte aux blessures psychiques et physiques, dit sa vérité avec une distance et une mesure intelligentes. Sa capacité à projeter les émotions qui la traversent est une des clés de la réussite de MEMM, et il est très difficile de ne pas sentir une grande empathie avec la jeune femme – ce qui rend l’expérience d’autant plus bouleversante pour le spectateur.

Son partenaire de scène, Raphaël de Pressigny, ne joue pas les figurants pour autant. S’il est effectivement musicien, et qu’il joue la musique du spectacle en direct, avec finesse et une grande qualité d’écoute, il a su trouver sa place dans la dramaturgie à mesure de l’écriture. Parce qu’il est le compagnon d’Alice Barraud à la ville – on ne révèle là rien qui ne soit clairement énoncé dans le spectacle – il se retrouve à interpréter lui aussi son propre rôle, être celui qui accompagne et qui soutient depuis son endroit, discret, celui qui protège et qui offre refuge quand le personnage d’Alice pourrait perdre pied. C’est donc à un pas de deux réussi que l’on assiste, un duo complice, tendre, émouvant dans l’attention portée l’un à l’autre.

La voltige, contre le fracas du réel

Si l’histoire d’Alice Barraud est forte, et qu’elle constitue un excellent matériau dramatique, c’est qu’elle propose une variation intime et incarnée d’un récit vieux comme l’Odyssée d’Homère : l’individu confronté à l’adversité, à des épreuves qu’on croit d’abord impossible à dépasser, le difficile cheminement vers une résolution qui imprime sa marque sur le ou la protagoniste. C’est, en même temps, le récit pas moins classique et pas moins fascinant, d’une guérison ou d’une renaissance

Car la voltigeuse nous raconte ici comment elle a failli perdre son bras gauche, comment il reste handicapé, comment, elle qui ne rêve de rien d’autre que de s’envoler, s’est retrouvée devoir se battre contre les augures qui lui prédisaient que sa carrière au cirque était finie. Un récit de reconstruction et de dépassement, donc, une fiction réelle aux accents intimes, qui livre avec honnêteté quelque chose de la lutte intérieure, des doutes, des rages, des moments de grâce quand de nouvelles voies s’inventent et frayent vers ce but ultime : voltiger, reprendre les airs, quitter le sol et emmener le public avec soi.

“Ce spectacle, c’est une invitation au voyage d’une reconstruction. Le fil rouge, c’est le besoin de voler. Comment je vais pouvoir reprendre. ” Alice Barraud

C’est une dimension qui rend ce spectacle passionnant, au-delà de l’émotion communiquée par le jeu : c’est un récit du réel, un témoignage mis en scène, une expérience singulière mais retravaillée pour être partagée. Même si tout est vrai – y compris les deux personnages incarnés sur scène par la comédienne, un chirurgien et un psychiatre, dont les paroles ont vraiment été prononcées – tout est également sélectionné avec soin, séquencé, mis en lumière et en musique, joué, réinterprété, de sorte qu’on se retrouve dans cet espace trouble et passionnant où le réel se trouve alimenter un geste d’écriture. Tout est vrai, mais tout est écrit. Tout est vrai, mais tout est métaphorisé. En somme, le réel est poétisé, ce qui l’éloigne et le révèle dans le même mouvement.

“La matière de ce spectacle, ce sont les pensées d’une voltigeuse qui devient handicapée.” Alice Barraud

On ne dira rien des dernières scènes du spectacle, pour ne pas gâcher la surprise, mais la figure qu’elles proposent est à la fois belle et juste, parce qu’elle se situe précisément à l’endroit de l’enjeu de la lutte qui a été menée, et qu’elle en constitue littéralement et métaphoriquement la résolution. C’est un moment de grâce et de joie qui amène les larmes aux yeux.

Dans un autre genre, CIRCa proposait aussi de découvrir le très bon Time to Tell de Martin Palisse. Et ces deux spectacles fascinent à cet endroit de la fictionnalisation de la réalité : par le théâtre, ou par le cirque, quelle vérité atteint-on, au travers de ce qui est dit du réel ?

Le corps comme sujet et comme outil, le rire comme moyen

Il faut ajouter que l’écriture est fine et trouve de beaux équilibres. Il s’agit de raconter, avant tout, l’aventure d’un corps blessé qui se reconstruit. Mais il s’agit aussi beaucoup de raconter le parcours d’un esprit aux prises avec un avant et un après, qui cherche à reconstruire une normalité quand la normalité a volé en éclats – à un moment, le personnage d’Alice Barraud, perdu, se demande : « Est-ce que mes pensées me ressemblent ? ». Tout de même, dans cette quête, c’est la sensation qui prime : la justesse du geste, la grâce de réussir une figure quand la concentration provoque un état de suspension intérieur où tout semble (enfin) à son endroit.

“Dans ce spectacle, je parle beaucoup, des fois je m’adresse au public comme à un ami, ou je fais des lectures, ou j’incarne un personnage, mais je danse aussi, et il y a des moments de voltige, et Raphaël joue en live…” Alice Barraud

Pour figurer ce cheminement, dans les membres et dans l’esprit, le spectacle use de très nombreux procédés. Il y a beaucoup de textes, et trois poèmes, tous tirés des carnets de notes qu’Alice Barraud a griffonnés dès le début de son hospitalisation, avec l’idée qu’ils constitueraient un matériau important, plus tard. Ils sont donnés sur scène avec une qualité d’interprétation qui trahit le fait que la circassienne était, avant la voltige, avant tout une danseuse et une comédienne. Pace que le spectacle est encore tout jeune, il y a encore de petites fragilités, la possibilité de gagner en projection – des défauts de jeunesse qui seront vite corrigés. Mais ce n’est pas dans le texte, même livré avec une charge émotionnelle palpable, qu’est la force principale du spectacle.

“Certaines choses qui ne pouvaient être dites, pouvaient être montrées autrement. Par exemple, la scène où je danse en ombre chinoise avec mon handicap : je n’aurais pas trouvé les mots.” Alice Barraud

C’est surtout dans les états de corps d’Alice Barraud que se loge la qualité de cette proposition qui veut donner à sentir les états émotionnels de l’artiste de cirque confrontée au vertige de son corps endommagé. Les passages où l’artiste danse sont d’une grande force et d’une grande expressivité. Car ce qui ne peut être articulé peut du moins être dansé, ou figuré par un théâtre d’ombre. En un mouvement saccadé, en un tremblement, c’est la rage, c’est le désespoir, c’est au contraire aussi la joie, qui sont traduits sur scène, bien mieux que les mots ne sauraient le faire en définitive. Et le corps est aussi engagé dans la relation suggérée avec Raphaël de Pressigny, quand la circassienne l’escalade littéralement pour se tenir sur ses épaules. Il est tout aussi engagé dans la dimension burlesque, notamment quand Alice Barraud se confronte à un lit d’hôpital qui se dérobe à tout contrôle, et menace de l’engloutir.

“Il y avait plein de choses dans les scènes que je vivais : des choses belles, des choses tristes, mais aussi des choses très drôles. Ces scènes absurdes, je les ai écrites comme je les ai vécues, comme des scènes de théâtre.” Alice Barraud

En effet, MEMM a cette élégance de faire très largement appel au rire. Alice Barraud travaillait le burlesque avant la voltige, et elle en a gardé cette capacité à tenir la dureté à distance par l’ironie, à désarmer l’agression par la dérision. Dans l’ascenseur émotionnel auquel nous convie ce spectacle, un humour salvateur alterne avec le drame et avec le tragique. Les éclats de rire – pour peu que le public soit réactif – dénouent la tension, autorisent la respiration, pour ne pas étouffer face au poids de ce qui est campé sur scène et qu’on a du mal à ne pas recevoir de façon très directe, comme c’est adressé. Et l’humour, bien manié, ouvre même finalement des espaces de poésie, par exemple quand Alice explique que dans son bras sont logées des plumes de sa doudoune, que c’est entre autres choses à elles qu’elle a failli devoir de ne plus pouvoir voler… Et le motif de la plume revient d’ailleurs à la fin du spectacle, comme pour refermer l’image, mais avec une symbolique toute autre.

Une histoire qui s’écrit dans l’Histoire

Pour être complet et resituer entièrement le spectacle, on ne peut faire l’économie d’ajouter que l’histoire d’Alice Barraud est davantage que l’histoire d’Alice Barraud. Elle est, d’abord, également, un peu l’histoire de son frère Aristide, auquel elle se réfère souvent dans le spectacle, parce qu’il fut blessé le même soir qu’elle – le moment où elle raconte cette blessure est désarmant de candeur, en même temps qu’il est un magnifique cri d’amour. Elle est, inévitablement, aussi l’histoire des attentats du 13 Novembre 2015, car c’est à ce moment que la blessure fut infligée : non par un accident, mais par une balle tirée délibérément par un individu armé et résolu à tuer.

Même si Alice Barraud ouvre la représentation de MEMM en faisant mine que les spectateurs pourraient ne pas être au courant de ce contexte, elle n’est pas dupe, non plus qu’aucun de ses complices à l’écriture ou dans l’équipe artistique. Son histoire intime – peut-être est-ce malheureux, mais rien ne saurait le changer – n’est pas dissociable de l’histoire collective. Bien que ce ne soit pas son intention d’écrire sur les attentats en tant que tels, que MEMM n’est effectivement pas un spectacle sur le 13 novembre 2015, et qu’elle passe très rapidement dessus pour se concentrer sur son propos, qui est le processus de reconstruction qu’elle a traversé, les traces de l’événement sont partout sensibles dans le spectacle – dans la peur, dans la violence qui a été subie, dans la difficulté à guérir d’une blessure qui n’est pas une blessure ordinaire et qui n’atteint pas que le corps.

“J’ai utilisé le vivant pour parler du vivant.” Alice Barraud

C’est à cet endroit qu’est l’une des grandes réussites de MEMM : en refusant de se faire juge ou porte-étendard, en décidant de ne parler que d’elle, avec humour et avec une candeur touchante, Alice Barraud livre un récit qui est un baume sur une plaie à vif qui marque encore la psyché collective. En faisant le récit, honnête dans ce qu’il comporte de souffrances, mais lumineux dans sa résolution – qui se rejoue, de fait, chaque soir, sous nos yeux – ce personnage modeste et fragile se révèle finalement extraordinaire, et montre par l’exemple la possibilité d’une guérison. 

Ce n’est pas à dire que chacune ou chacun peut ou doit suivre la même voie. MEMM est un spectacle empreint d’humilité, qui ne prétend pas prescrire ce qu’il faudrait penser ou faire. C’est au contraire une proposition qui aspire, sans renier la complexité du réel, à une grande légèreté. Au final, ce qui reste imprimé au plus profond de chaque membre du public au sortir de la représentation, malgré la gravité du point de départ, c’est une petite mélodie d’espoir. La petite musique, finalement inarrêtable, de la vie et de la joie, de l’amour et de la capacité à dépasser le traumatisme. Par les temps qui courent, ça fait un bien considérable.

« Ce que je me disais c’est que le jour où j’arriverais à en faire un spectacle de clown, j’aurais gagné. » Alice Barraud

En somme, MEMM est une proposition captivante, sensible, complexe, profondément touchante, portée avec brio par Alice Barraud qui y fait preuve d’une belle maîtrise de tous les registres d’expression en même temps qu’elle réussit à traverser sa propre histoire avec justesse. Mais elle vaut, au-delà, comme métonymie de tout un corps social qui souffre d’une blessure qu’il n’arrive pas à définir précisément, et qui n’arrive donc pas à en guérir. Mettre en récit ce traumatisme collectif, c’est le seul et unique moyen de le saisir et de le traiter, plutôt qu’il ne devienne une blessure refoulée qui risquerait dès lors de gangréner.

Alice Barraud et ses compères n’ont sans doute jamais eu la prétention de penser apporter un remède à ce mal – et c’est sans doute cette humilité avec laquelle ils ont pensé MEMM qui lui permet d’avoir la candeur et l’authenticité nécessaires à contribuer à notre guérison à tous. Non seulement on se doit d’applaudir le courage et la finesse d’exécution, et leur dire bravo, mais sans doute doit-on aussi leur dire merci.

MEMM peut encore être découvert cette saison à Marchin, Belgique, les 4 et 5 février 2022, au festival SPRING le 11 mars 2022, au Monfort Théâtre, Paris, du 17 au 20 mars 2022, au Plus Petit Cirque du Monde, Bagneux, du 15 au 18 avril 2022. Et c’est vraiment un beau cadeau à se faire.

 

GENERIQUE

De et avec : Alice Barraud et Raphaël de Pressigny.

Ecrit et mis en scène par Sky de Sela, Alice Barraud et Raphaël de Pressigny.

Création lumière : Jérémie Cusenier.

Régie lumière : Jérémie Cusenier, Thomas Kirkyacharian.

Régie Son : Wilfried Simean, Hugo Barré.

Régie accroches : Fred Sintomer.

Costumes : Anouk Cazin.

Constructeur Ingénieur : Robert Kieffer.

Photographie, image, vidéo : Aristide Barraud.

Visuels : ©Fabien Debrabandere

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Mathieu Dochtermann
Passionné de spectacle vivant, sous toutes ses formes, des théâtres de marionnettes en particulier, du cirque et des arts de la rue également, et du théâtre de comédiens encore, malgré tout. Pratique le clown, un peu, le conte, encore plus, le théâtre, toujours, le rire, souvent. Critère central d'un bon spectacle: celui qui émeut, qui touche la chose sensible au fond de la poitrine. Le reste, c'est du bavardage. Facebook: https://www.facebook.com/matdochtermann

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