Marionnette
« 2H32 », toujours la liberté poursuit sa course

« 2H32 », toujours la liberté poursuit sa course

11 mars 2022 | PAR Mathieu Dochtermann

Guillaume Lecamus (compagnie Morbus Théâtre) présente au Mouffetard – théâtre des arts de la marionnette à Paris (jusqu’au 20 mars) son nouveau spectacle, 2H32, sur un texte de Gwendoline Soublin. Un spectacle de marionnettes résolument contemporain, gravitant autour de l’histoire de Zenash Gezmu, une marathonienne victime d’un féminicide en 2017.

 


Plume acérée et métaphore sportive

Guillaume Lecamus aime à travailler avec des auteurs et autrices de notre époque, des personnes bien vivantes qui peuvent donner chair dans leurs textes à ce qui bruit dans l’air du temps. Il prend ici pour complice de jeu la talentueuse Gwendoline Soublin, qui lui écrit un texte comme il les aime, un texte qui aurait tout aussi bien pu ne pas être un texte de théâtre. Une langue belle, une poésie de la formule indiscutable, une adresse complexe qui utilise beaucoup la deuxième personne du singulier, une façon de dire qui est à la fois frontale et prend des détours inattendus : un magnifique défi.

En même temps, en tant que dramaturge, Gwendoline Soublin traite son sujet avec intelligence, en plus de le faire avec sensibilité. Car dans ce spectacle ni la mort ni la figure inquiétante du meurtrier qui rôde aux marges du récit ne sont vraiment importants. En tous cas ils ne sont pas finaux, ils n’arrêtent rien, ils ne sauraient avoir le dernier mot car ils sont débordés par “un frisson qui remonte le long de l’échine”, une pulsion de vie puissante qui s’incarne dans la course et qui déborde de partout dans cette histoire. La course à pied est ici métaphore de la vie, en même temps qu’un élan inarrêtable, irrésistible, communicatif. L’écriture même, bouillonnante, parfois prise dans des tourbillons un peu hallucinés, se fait le miroir du bourgeonnement surréaliste qui a lieu.

Et de façon sous-jacente on sent bien qu’il y a un récit d’émancipation sous-jacent à cette histoire : cette femme de ménage immigrée, qui, à force de passion et de volonté, se hisse sur les podiums des marathons, c’est une victoire sur les obstacles rencontrés, et c’est aussi et surtout la force d’aller à contresens des assignations et de ce que sa situation sociale semblait avoir de prédéterminé. Le fait que ce soit un homme qui finisse par la tuer en l’étouffant, un homme à qui elle n’a rien demandé et qui tente de s’immiscer dans sa vie, n’est à cet égard pas indifférent : symboliquement, c’est le patriarcat qui reprend ses droits en tentant de remettre cette femme trop libre sous le joug d’un superviseur, qui la supprime quand elle menace d’échapper à cette emprise.

Incarner la course dans l’immobilité

Pour porter ce texte au plateau, le metteur en scène a choisi deux interprètes de choix, Sabrina Manach et Candice Picaud. Leur tâche n’est pas simple, car elles doivent porter ce texte dense et complexe, incarner toute une galerie de personnage, et surtout, s’engager physiquement elles-mêmes pour que l’action de courir prenne consistance au plateau. Difficile de comparer le travail des deux comédiennes, qui ont des parties très différentes, mais on doit avouer être soufflé par la prestation de Sabrina Manach, son intensité fiévreuse, la puissance de son regard, la grande clarté avec laquelle elle restitue son texte, la force de projection qu’elle met au service de ce qu’elle porte.

La tâche est d’autant moins facile que, pendant la première moitié du spectacle, une grande partie du texte est adressée à la deuxième personne à une marionnette, ou à une effigie, de Zenash Gezmu, tandis que dans la seconde moitié il se fait très narratif et descriptif. Pas facile à rythmer, à rendre incarné et dynamique, et pourtant les artistes y réussissent très bien.

Pour ajouter à la difficulté, Guillaume Lecamus, influencé par l’héritage de François Lazaro et son “parler pour”, aime à placer sur scène des marionnettes qui sont en réalité plutôt des sculptures, posées immobiles sur des socles ou des tables, tout juste amenées et escamotées, parfois réarrangées, mais sans autre forme de manipulation. Le procédé est le même dans 54×13 (notre critique) également présenté au Mouffetard ce mois-ci. Et pourtant, par la direction du regard, par l’accomplissement de certains gestes pour le personnage – sans pour autant l’incarner – les deux interprètes arrivent à animer ces silhouettes brutes d’êtres humains, au sens de leur insuffler sinon une vie du moins une intensité de présence qui les charge et leur confère une centralité sur scène alors même qu’elles sont immobiles et à une échelle réduite.

La marionnette articulée qui fait une brève apparition, et les sculptures de coureurs, sont d’ailleurs de très belle facture, très brutes, très sobres. Dans le dépouillement de leurs lignes, et du fait de la rugosité de la matière, elles pourraient évoquer des écorchés réchappés des planches anatomiques d’ouvrages de médecine.

La scène, lieu de vie et de liberté

Cela convient bien à ce spectacle où le corps en mouvement est central, corps en mouvement qui est une incarnation d’une pulsion de vie mais aussi un endroit de liberté en ce qu’il déborde possiblement, finalement, des cadres et des normes, impossible à contenir. Ce n’est pas de la course sage et hygiénique du cadre moyen soumis au diktat du corps tonique et photoshopé des couvertures de magazine qu’il s’agit ici, mais de la course extrême qui est transe et souffrance et qui élève par cela à d’autres niveaux de conscience, à une autre prise sur la réalité. Quelle belle idée de raconter le mouvement et le battement irrépressible de la vie au travers d’objets inanimés, qui plus est immobiles !

La réunion de ces ingrédients, un texte formidable, une mise en scène radicale et pourtant sensible, une interprétation précise autant que puissante, donne à 2H32 sa grande qualité. A condition d’accepter le dépouillement voulu par le metteur en scène, à la fois dans la scénographie et dans l’utilisation de l’effigie, on a accès à un moment de théâtre fort, d’où l’humour est loin d’être absent, le surréalisme entrant parfois de plein-pied dans l’absurde le plus réjouissant… surtout quand il s’agit de faire un pied de nez aux pouvoirs constitués.

Un spectacle à découvrir, ne serait-ce que pour prendre la mesure du point auquel le paysage de la marionnette contemporaine est riche de propositions diverses qui n’ont absolument rien à envier aux grandes pièces de théâtre d’acteur. La scène du théâtre est ici plus que jamais le lieu où se racontent le mouvement de la vie et la possibilité d’assumer sa liberté.

Pour s’en assurer par soi-même, on pourra voir 2H32 le 21 mai 2022 au festival les Echappées à la Chambre d’eau en Avesnois, le 27 mai 2022 à la Médiathèque des Mureaux, les 15 (scolaire) et 16 mars 2023 au Théâtre à la Coque à Hennebont, le 21 mars 2023 au théâtre du passage à Fécamp, et puis le 23 ou le 24 mars 2023 au Sablier à Ifs.

GENERIQUE

TEXTE DE GWENDOLINE SOUBLIN

MISE EN SCÈNE : GUILLAUME LECAMUS

AVEC : SABRINA MANACH ET CANDICE PICAUD

CRÉATION PLASTIQUE : NORBERT CHOQUET

CRÉATION SONORE : THOMAS CARPENTIER

CRÉATION LUMIÈRE : VINCENT TUDOCE

SCENOGRAPHIE : SEVIL GREGORY

Visuel : (c) Roland Baduel

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Mathieu Dochtermann
Passionné de spectacle vivant, sous toutes ses formes, des théâtres de marionnettes en particulier, du cirque et des arts de la rue également, et du théâtre de comédiens encore, malgré tout. Pratique le clown, un peu, le conte, encore plus, le théâtre, toujours, le rire, souvent. Critère central d'un bon spectacle: celui qui émeut, qui touche la chose sensible au fond de la poitrine. Le reste, c'est du bavardage. Facebook: https://www.facebook.com/matdochtermann

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