Performance

Se mettre à nu au JERK OFF – édition 2019

Se mettre à nu au JERK OFF – édition 2019

17 septembre 2019 | PAR Bénédicte Gattère

Comme tous les ans, c’est en septembre, au rythme des rentrées scolaire et universitaire que le Jerk Off Festival nous remet le pied à l’étrier avec des performances queer pointues. De l’auditorium aux studios en sous-sol, le Carreau du Temple accueillait les spectacles vivants du festival.

« Festival pluridisciplinaire indiscipliné », « le Jerk Off » pour les intimes, nous plonge dans les méandres de la création vivante. C’est aussi le pari de l’événement : proposer des formes en devenir, pas nécessairement abouties, des works in progress qui n’en finissent pas de livrer leurs interrogations et de nous rappeler nos vulnérabilités partagées.

Tout comme certaines des performances des années précédentes, Passiflore et champignons dans la forêt profonde de Viviana Moin relevait de la mise en situation baroque et loufoque. À grand renfort de perruques, de chansons et de duos enlevés, la metteuse en scène et comédienne nous présentait ce qu’elle a choisi d’appeler son « cabaret expérimental ». Pour ce faire, elle s’était entourée de sa sœur Pamela Moin et du musicien Pierre Courcelle, présent sur scène, derrière sa table de mixage ou au micro. Elle s’est ainsi amusée à représenter les grandes figures de « la Mort », du « Discours » et du pouvoir aussi avec une Marie-Antoinette grotesque et cocasse, qui n’était pas sans rappeler le Louis XIV incarné par Mimi Aun Neko l’année passée au Jerk Off, dans Le Corps du Roi.

Parmi les protagonistes, une invitée surprise en la personne de la journaliste du magazine Elle, Héléna Villovitch, qui incarnait son propre rôle. C’est avec naturel et fraîcheur qu’elle a joué le jeu. Ainsi, les spectateurs ont pu beaucoup s’amuser d’une interview donnée en direct par Viviana Moin, où cette dernière se jouait des codes de l’autopromotion et de la fabrication du mythe de l’artiste. Malgré quelques moment cathartiques avec des rituels sauvages d’animaux-totems extravagants ou bien la tenue d’un discours dans une novlangue inventée, parodiant la politique actuelle face à la crise environnementale par exemple, il était difficile de s’y retrouver dans une narration aux soubresauts trop nombreux pour maintenir l’attention du spectateur.

Esthétique du combat, spectacle de Michaël Allibert et de la compagnie TCMA  était présenté quant à lui dans l’un des studios de répétition du Carreau du Temple. L’aspect expérimental de la pièce se trouvait ainsi d’emblée mis en jeu, comme une balle à prendre au bond pour les spectateurs, assis en cercle à même le sol. Nous n’étions plus dans un dispositif scénique frontal avec l’acteur performant devant un parterre assis bien sagement en rang face à lui. Le quatrième mur s’est trouvé ici volontairement aboli. Michaël Allibert a choisi ce dispositif, nous explique-t-il car « nous sommes tous dans le même bateau ! » Voici une belle métaphore qui justifie cette implication du public sans qu’il ne se sente pris à parti ou même piégé : ce qui se passe dans Esthétique du combat, c’est que tout le monde regarde dans la même direction. 

Michaël Allibert ne se situe pas face aux spectateurs mais comme eux, face au mur du fond de la salle. Et ce mur, nous pourrions dire qu’il symbolise l’horizon de nouveaux possibles. Il pourrait être le mur dans lequel on va, droit dedans, mais aussi la surface de projection d’autres façons de faire. Seul en scène tout au long de la performance, Michaël Allibert se drape du drapeau français pour en faire un caleçon, jette des pots de fleurs, dessine des plans sur la comète à même le sol et tente, par tous les moyens, de nous entraîner dans son élan de révolte… Un bel effort, mis en valeur par l’éclairage et la musique, mais qui pouvait également s’essouffler un peu par manque de rythme du spectacle.

Encore une fois, c’est aussi ce que le performeur voulait mettre en jeu ici, et alors qu’il parle aux spectateurs tout au long des cinquante minutes pour nous faire part de ce qui va se passer et de son process, il souhaitait remettre en question les linéarités attendues. « Il n’y a aucun rythme dans ce spectacle… mais qu’importe après tout ! » L’horizon d’attente du spectateur était mis en péril, tout comme l’horizon de nos attentes politiques peut l’être ; la salle, agrandie de miroirs, devenait ainsi le lieu de cette métaphore. Se pose alors la question de notre implication et de nos réactions face aux attentes déçues dans la réalité et déjouées dans la fiction du spectacle. Si l’aspect expérimental du Jerk Off peut rebuter les moins aguerris, des pièces comme celle de la Suédoise Ofelia Jarf Ortega, B.B., qui clôturait le festival, ne peuvent laisser personne de marbre. Très aboutie au niveau de la gestuelle et de la technique, cette danse-performance était bluffante. La chorégraphe qui présentait B.B. pour la première fois en France s’était adjointe les services de Tamara Alegre et la messe était dite. Se servant de l’auto-tune pour transformer sa voix féminine en une sombre voix masculine irréelle, cette dernière jouait tour à tour le rôle de la catcheuse, de la sorcière et de la bimbo pour mieux semer le trouble. B.B. transpirait le queer, sans avoir besoin de s’appuyer sur un discours ou de recourir aux accessoires. L’érotisme et la puissance des deux femmes en scène, se jouant des codes d’une sensualité stéréotypée, faisait penser à l’aura que dégage des chorégraphes et interprètes comme Alexandra Bachzetsis ; B.B. fait partie de ces spectacles qui sont sûrs de révolutionner au moins une vie par représentation.

Visuel : ©TCMA

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Bénédicte Gattère
Étudiante en histoire de l'art et en études de genre, j'ai pu rencontrer l'équipe de Toute la culture à la faveur d'un stage. L'esprit d'ouverture et la transdisciplinarité revendiquée de la ligne éditoriale ont fait que depuis, j'ai continué à écrire avec joie et enthousiasme dans les domaines variés de la danse, de la performance, du théâtre (des arts vivants en général) et des arts visuels (expositions ...) aussi bien que dans celui de la musique classique (musique baroque en particulier), bref tout ce qui me passionne !

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