Performance

Le Corps du Roi, une performance baroque et pop au Jerk Off festival

Le Corps du Roi, une performance baroque et pop au Jerk Off festival

18 septembre 2018 | PAR Bénédicte Gattère

Pour la première soirée de spectacles du Jerk Off, festival des cultures queers et alternatives, Matthieu Hocquemiller, familier du festival et invité pour la troisième fois, présentait Le Corps du Roi. Venu en deuxième partie de soirée après Self Made Man de la chorégraphe Nina Santes, il venait bousculer nos attentes en matière de normes de genre.

Le spectacle du chorégraphe montepelliérain est aussi irrévérencieux que peut l’être l’intitulé du festival (rappelons que « jerk off » signifie littéralement « se branler »), mettant en scène deux performeurs d’emblée hors normes, Mathieu Jedrazak, dragqueen et chanteur lyrique, et Mimi Aun Neko, réfugiée politique thaïlandaise, qui se définit elle-même comme trans-activiste. Sans paroles, il est conçu comme une partie de ping-pong entre les deux personnages principaux. L’une des caractéristiques de ce petit bijou de performance queer réside dans le fait que toutes les paroles des dialogues entre les deux performeurs sur scène défilent sur un prompteur. Les dialogues ne sont pas dits mais écrits ; Mathieu et Mimi miment leurs propres récits. Avec ce parti pris scénique, l’art du décalage est déjà consommé. Le spectateur entendra leurs voix seulement pour le chant, celui, lyrique, de l’air de Circé de la pièce baroque le Ballet comique de la Reine et celui improbable, d’un karaoké avec en point d’orgue l’air de la Reine des Neiges. Le cocktail est pour le moins détonant !

Ici, entre talons hauts, paillettes et parodie de sacre royal, il est question du corps, du corps physique mais aussi politique. Le corps est biface pour Matthieu Hocquemiller, ambivalent, naviguant entre corps que l’on s’approprie, dont on joue, et corps signifiant pour les autres, dans l’espace public. Il renvoie aux « deux corps » du roi, le corps réel et le corps politique qui s’étend au-delà de son enveloppe charnelle. Que nos corps disent-ils du monde dans lequel ils se meuvent ? Et, surtout, la façon dont ils sont perçus, lus, et dont ils sont acceptés dans leurs déplacements et leurs mouvements, surtout quand ils transgressent les normes hétérosexuelles de genre : que dit-elle du monde dans lequel on vit ?

C’est avec ses questions en tête, exposées au début de la pièce, que chacun des deux protagonistes décide de réaliser un sacre personnel. Ambiance goûter d’anniversaire. On boit du thé, on se pare des colifichets, les régalia ont été trouvés à la boutique de farces et attrapes du coin mais cela n’empêche pas nos deux acolytes de réfléchir très sérieusement à la notion de pouvoir, de crime de lèse-majesté, à Deleuze et à ses lignes de fuite possibles… À Circé, « puissante magicienne des métamorphoses et des transformations » dont le rôle crucial qu’elle jouait dans Homère a été effacé au fil des siècles. Le sceptre est mou, en caoutchouc : le roi que l’on doit traditionnellement révérer semble débander… Encore une fois, le registre parodique marche à plein régime. L’humour, très présent tout au long de la pièce, permet de poser tout en légèreté des questions graves et importantes.

Et si, lorsqu’on est trans, on n’était pas finalement susceptible, en permanence, d’être pris en flagrant délit de « crime de lèse-majesté » envers le corps social ? On constitue, à son corps défendant parfois, une entaille dans l’hétéronormativité, une atteinte à l’État et à ses mythes structurants. Quand on est trans, on est toujours pris en faute. Malgré l’aspect amateur, un peu foutraque et pop du spectacle, on comprend rapidement que les problématiques mises en jeu ici ont leur importance, – sont vitales même pour les personnes concernées. On se souvient pendant longtemps de cette remarque cinglante de Mimi, lorsqu’elle relate l’anecdote du jour où elle se retrouve face à une féministe blanche adoptant une attitude compassionnelle envers sa condition de travailleuse du sexe : « Et si c’était moi qui te montrais comment te sortir de ta vie misérable ? » Dans le Corps du roi, on renverse les perspectives, cul par-dessus tête, et c’est jouissif !

Festival Jerk Off

Du 12 au 22 septembre

Toutes les informations pratiques sur le site officiel.

Visuel : ©DR Jerk Off festival

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Bénédicte Gattère
Étudiante en histoire de l'art et en études de genre, j'ai pu rencontrer l'équipe de Toute la culture à la faveur d'un stage. L'esprit d'ouverture et la transdisciplinarité revendiquée de la ligne éditoriale ont fait que depuis, j'ai continué à écrire avec joie et enthousiasme dans les domaines variés de la danse, de la performance, du théâtre (des arts vivants en général) et des arts visuels (expositions ...) aussi bien que dans celui de la musique classique (musique baroque en particulier), bref tout ce qui me passionne !

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