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[Festival d’automne] Radio live – La relève, superbe enquête sur la mémoire et les identités

[Festival d’automne] Radio live – La relève, superbe enquête sur la mémoire et les identités

05 septembre 2021 | PAR Julia Wahl

Pour l’ouverture du Festival d’Automne, l’Espace Pierre Cardin-Théâtre de la Ville accueille un nouveau volet de la performance d’Aurélie Charon Radio live – La relève. Une plongée cette fois-ci dans la famille de Yannick Kamanzi, martyre du génocide rwandais.

L’objet du projet Radio live est de prolonger au plateau les enquêtes d’Aurélie Charon et Caroline Gillet pour France Inter et France Culture. Pour ce nouvel épisode qu’est Radio live – La relève, il s’agit de se plonger dans les générations de l’après. L’après-guerre de Bosnie, l’après-guerre du Rwanda… Avec, comme fil conducteur, la question suivante : comment ne pas hériter bêtement des conflits de ses parents ? Pour y répondre, Aurélie Charon et son équipe ont parcouru le globe, à la recherche de cette jeune génération. C’est aujourd’hui le danseur Yannick Kamanzi, dont les parents ont survécu au génocide rwandais, qui nous livre ses réflexions.

Une identité multiple

Yannick Kamanzi n’est pas né au Rwanda, mais au Congo : ses parents ont chacun fui le Rwanda, l’une au Congo, l’autre en Ouganda. C’est donc au Congo que Yannick a grandi, avant de rentrer, quelques années plus tard, à Kigali. D’où une identité double : est-il rwandais, est-il congolais ? Il veut surtout ne pas trancher. Son identité est multiple, comme l’est celle des Rwandais qui, dit-il, devraient ne plus avoir à choisir entre être tutsi ou être hutu. Aussi une bonne partie des échanges consiste-t-elle à interroger cette identité multiple, pluralité riche, mais qui désarçonne celles et ceux qui aimeraient bien vous voir dans une case.

Pour mettre en scène cette identité complexe, Aurélie Charon a recours à l’exercice premier des journalistes : l’interview. Pendant une bonne partie du spectacle, en effet, Yannick Kamanzi répond à ses questions. Et il a tant d’humour que cet échange suffit à provoquer, malgré les horreurs évoquées, la bonne humeur du public.

Yannick Kamanzi se fait aussi scénographe : pour nous faire comprendre l’exode de ses parents, il dessine sur le plateau, à l’aide d’un scotch jaune, un rectangle figurant le Rwanda. Au sud, le Burundi, le « petit pays » cher à Gaël Faye, dont le portrait nous est projeté. Mais aussi le Congo, à l’ouest, et l’Ouganda, au nord.

Des sons et des images, également, accompagnent les réflexions : une carte du Rwanda, un extrait du Roi lion, ou la chanson de Stromae « Bâtard », sur le refus de choisir entre plusieurs identités.

L’épineuse question de la mémoire

Mais l’identité de Yannick Kamanzi, ce n’est pas seulement cette hybridité. C’est aussi cet enfant curieux, qui posait mille questions sur cet obscur passé. Car le génocide, on n’en parlait ni à la maison, ni à l’école, qui passait très rapidement sur cet épisode traumatique. Un choix des parents, aussi, de ne pas trop marquer leurs enfants par une histoire on ne peut plus dure à porter.

Un choix qui, toutefois, n’est pas universel : Aurélie Charon et Yannick Kamanzi appellent en direct Inès, une jeune habitante de Sarajevo. Son identité est, elle aussi, multiple : bosniaque et croate, ses deux parents étant issus de nations différentes. Et, comme Yannick Kamanzi, elle est de la génération « d’après ». Pourtant, nous dit-elle, au contraire de ce que raconte Yannick Kamanzi de sa famille et du Rwanda, tout, en Bosnie-Herzégovine, rappelle la guerre. Est-ce un mal, est-ce un bien ? Inès aurait aimé ne pas être sans cesse rattrapée par ce passé. Entre déni et obsession, il semble qu’il n’existe aucune place pour un entre-deux.

Les vidéos et photographies ont alors la dure tâche d’entamer cette enquête dans le passé. Des photos de Kigali, de Yannick Kamanzi enfant, mais aussi de ses parents qui, chacun, s’exprime sur son rapport au passé et au génocide. Les souvenirs du père, poignants, rendent ces projections absolument nécessaires : loin d’être de simples ornements de cette étrange interview, ils l’enrichissent et modifient son cours.

Aurélie Charon nous offre là bien autre chose qu’une simple interview : une plongée dans un terrible passé, un voyage dans le difficile adieu aux morts, mais aussi un spectacle protéiforme, qui rend vivant ce douloureux héritage.

Conception, création image et écriture scénique : Aurélie Charon et Amélie Bonnin, en collaboration avec Mila Turajlic, avec la participation en alternance de Mila Turajlic, Caroline Guiela Nguyen, Delphine Minoui

Avec, au plateau, Yannick Kamanzi et, par visio, Ines Tanovic-Sijercic

D’autres volets seront visibles aux dates et lieux suivants :

Chaillot-Théâtre national de la danse
Samedi 18 et dimanche 19 septembre
Malakoff- Scène nationale Théâtre 71
Samedi 20 novembre
Ferme des Jeux / Vaux-le-Pénil
Jeudi 25 novembre
MC93
Mardi 21 décembre
Espace 1789 / Saint-Ouen
Mardi 11 janvier
Centre Pompidou
Mercredi 26 janvier

Visuel :  © Aurélie Charon

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Julia Wahl
Professeure de lettres durant dix ans, chargée de production de diverses compagnies de danse ou de théâtre, chargée d'action culturelle et des relations publiques... Tout ce qui a trait à la promotion de la culture et au développement de ses publics me passionne. Parce que l'on ne peut voir un spectacle sans vouloir transmettre ses émotions, je chronique régulièrement le cinéma, le théâtre et la politique culturelle pour Toute la Culture.

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