Performance

« Chaud » : Antonija Livingstone nous entraîne dans le bois punk de la Ménagerie de verre

« Chaud » : Antonija Livingstone nous entraîne dans le bois punk de la Ménagerie de verre

28 novembre 2018 | PAR Amelie Blaustein Niddam

Les inaccoutumés est le festival le plus étonnant qu’il soit. Il se passe à la Ménagerie de Verre et réunit ceux qui en veulent plus. Avec Chaud, la chorégraphe, danseuse et performeuse canadienne a repoussé loin les limites de ce que le mot « récit » peut vouloir dire.

Elle avoue sa timidité alors que le programme de salle n’a jamais existé. La compagne de route de Benoît Lachambre est planquée dans une vaste chemise de bûcheron, ce qui n’enlève rien à sa beauté saisissante. Elle rougit en nous expliquant que son travail très lié au geste de Martha Graham vient du cœur. Ok. Sans grande transition, elle divise le public en deux groupes et nous voici dans la rue, prêt à entrer par le côté garage de la Ménagerie ( qui en fut un avant !).

La timide jeune femme est à quatre pattes, les fesses nues et les jambes ornées d’un collant résille descendu juste ce qu’il faut pour recevoir les offrandes enfumées de Mich Cota. Le « Off »,  la grande salle , est devenue une terre brûlée où se mêle la terre, l’eau et les herbes sèches.

Dans un rythme extrêmement ciselé  (c’est là que Martha Graham se cache donc !) les apparitions folles vont se faire dans une lumière âpre. Une déambulation sous la forme d’une course qui transforme le lieu en une immense forêt.

Livingston pose des corps comme on déclamerait un discours politique. La rage est là, sortie droit d’un temps inventé qui croise les sex pistols et les années sida. Dans sa marche, torse nu et regard franc, les muscles se tendent dans une volonté de combat.  Elle nous échauffe, avant de faire une pause sous la forme d’un concert 100% queer de Micha Cota, cheveux long, voix perchée et corps de garçon dans le hall devenu antichambre d’une backroom rose.

Tout se resserre enfin, et tout fait sens dans un « déchauffement ». Livingston emploie la grammaire simple du déjà-vu pour calmer le jeu. Pourtant rien n’est calme ici. Elle trimbale Hélio Hoarau Dos Santos en bleu de travail, cheveux attachés et rouge à lèvres très rouge et Micha Cota en petite jupe lamée dans des brouettes sans douceur.

Chaud vous ventouse de la même manière que l’escargot géant Winnipeg mon amour, l’animal de compagnie de Antonija,  vous fascine. Les choses coulent et glissent ici, effectivement, c’est chaud, c’est même hyper cul. Et pourtant, tout est là pour vous éteindre. La techno très enveloppante de Kölsch s’arrête sans prévenir, il ne faudrait pas se croire à une fête.

Chaud est hyper actuel et pointe toutes les contradictions de notre monde : climat et identités sexuelles en crises.  La danse est ici sortie de tous les cadres classiques possibles. C’est là que ce niche la recherche d’Antonija Livigston qui en 2016 investissait déjà la Ménagerie de ses Etudes hérétiques.  Il y a deux ans, son immersion était aquatique, ici elle est terrestre. La métamorphose se niche dans l’allégorie de l’animal hors-norme et hermaphrodite. Tout se mélange dans un trouble très maîtrisé où le public est totalement acteur. On ne cesse d’aller et venir dans cette proposition où la danse est « chic by accident » , pour emprunter à Yves Noël Genod, autre roi des occupations d’espaces troublantes, le titre d’un de ses spectacles.

Chaque scène est une image qui oppose les éléments dans une projection de lumière sculptrice. Il y a ici une façon renouvelée de faire spectacle, sans enfermement dans une liberté très rare. Chaud vous attrape car tout est très écrit ici, et la justesse du travail transforme les accumulations et les répétitions ( courses, dépôt de terre…) en manifeste. Installation, performance, chorégraphie, concert… Chaud est une parfaite hybridité, totalement… inaccoutumée.

Tout le programme des Inaccoutumés se trouve ici.

 

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Amelie Blaustein Niddam
C'est après avoir étudié le management interculturel à Sciences-Po Aix-en-Provence, et obtenu le titre de Docteur en Histoire, qu'Amélie s'est engagée au service du spectacle vivant contemporain d'abord comme chargée de diffusion puis aujourd'hui comme journaliste ( carte de presse 116715) et rédactrice en chef adjointe auprès de Toute La Culture. Son terrain de jeu est centré sur le théâtre, la danse et la performance. amelie@toutelaculture.com

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