Opéra
Vittorio Prato : « Pour nous italiens, aller à l’opéra, c’est culturel, c’est comme manger de la pizza ! »

Vittorio Prato : « Pour nous italiens, aller à l’opéra, c’est culturel, c’est comme manger de la pizza ! »

31 janvier 2020 | PAR Paul Fourier

Le baryton Vittorio Prato rend hommage, dans son disque Il bravo, à son illustre prédécesseur Antonio Tamburini. Il nous a accordé un entretien où il parle de ça, de ses projets et de bien d’autres choses.

Bonjour Vittorio, le public français ne vous connaît pas forcément très bien. Peut-on commencer par un petit rappel de votre carrière ?

En fait, j’ai débuté ma carrière en France. C’était à Lyon en 2004 ; j’avais fait l’atelier « nouveau studio » à l’opéra de Lyon et passé une audition – l’une des premières que j’ai faites – pour L’Orfeo de Monteverdi. Finalement, j’ai été pris pour le rôle-titre. Ce fut étonnant pour moi, car la première fois que je chantais un rôle, ce fut le rôle principal ! Cela a été une expérience très intéressante, nous avons eu deux mois de répétition et nous avons pu énormément travailler sur les aspects théâtraux avec Antonio Latella, le metteur en scène. Et, il se trouve que, de surcroit, chaque jour nous tournions des petites séquences pour la chaîne Mezzo. C’était comme un reality show ! (rires)
J’ai ensuite eu deux projets à l’Opéra de Lyon, Le couronnement de Poppée avec William Christie et le Cosi fan tutte avec Adrian Noble. Ont suivi L’élixir d’amour à Dijon, Le barbier de Séville à Toulouse en 2011, Les Indes galantes à Bordeaux. J’ai également fait Ezio de Haendel en version concert à Montpellier en 2009. Enfin, toujours en France, j’ai eu le bonheur, en 2013, de chanter à l’Opéra comique, aux côtés de Anna Caterina Antonacci, Il segreto di Susanna de Wolf-Ferrari. Nous avons ensuite porté ce spectacle à Liège, à Turin, à Luxembourg. Franchement, cela fait un bout de temps que je n’ai pas chanté en France, mais j’espère y revenir bientôt.

Votre carrière se déroule donc, en grande partie, en Italie…

En fait, j’ai toujours un pied à l’étranger et un pied en Italie. Dernièrement, j’ai travaillé au Japon, en Chine, dans d’autres pays européens comme l’Allemagne pour Manon Lescaut, en Suisse (Genève, Lausanne, Bâle), et je suis allé jusqu’à Santiago-du-Chili pour La Bohème.

Ce qui saute aux yeux, c’est la diversité de votre répertoire qui va de Mozart à Puccini, en passant par le bel canto.

En fait, je suis toujours surpris de moi-même. J’ai commencé mes études de clavecin quand j’avais 20 ans et la première incursion dans l’opéra fut dans le baroque. Dans le même temps, j’ai aussi débuté avec Rossini et Mozart. Puis vinrent les premiers Donizetti, principalement dans le répertoire comique avec L’élixir d’amour et Don Pasquale. Mon premier rôle lourd a été dans I briganti de Mercadante, un opéra de bel canto qui regarde déjà vers Verdi et ses cabalettes héroïques. Pour moi, cela a été un premier changement. Un autre moment important de ma carrière a été ma prise de rôle de Marcelo dans La bohème, mon premier Puccini. Puis est venu Il segreto di Susanna qui n’est pas un opéra facile du tout. Ma voix a ainsi grandi progressivement.


En fait, la carrière de chacun est particulière. Il y a des chanteurs qui se trouvent spécialisés dans un seul répertoire alors que moi, je me sens vraiment versatile. Si la voix est toujours la même, avec un âge et une expérience qui jouent et aident, il y a la possibilité d’introduire les nuances qui reflètent ce que le compositeur a voulu transmettre. Naturellement, il y a des différences lorsque la voix est plus instrumentale dans le bel canto ou Mozart ou plus généreuse dans un répertoire comme Pagliacci que je viens d’interpréter à Bologne. Chanter dans Manon Lescaut, aux côtés de Kristine Opolais à Hambourg, a vraiment été aussi une très belle surprise pour moi. J’ai toujours un petit peu peur de voir comment cela va évoluer, mais, à chaque fois que je fais une prise de rôle, je veux le faire bien comme lorsque j’ai abordé La Traviata avec l’orchestre de Bologne au Japon. Je constate, en tous cas, que ma voix se développe et s’élargit.

Parlons de votre disque Il bravo dédié au baryton Antonio Tamburini. Qui était-ce ?

Tamburini, c’était comme une sorte de superstar de l’époque. J’ai beaucoup lu sur lui et c’est vraiment impressionnant. Je peux citer, en exemple, ce moment où le public, sachant qu’il est en vacances en Angleterre, le réclame pour chanter à Londres. Ils vont jusqu’à manifester dans le théâtre pendant un spectacle de danse pour qu’il vienne ; la représentation a dû s’arrêter et la police est intervenue. Finalement, il est venu se produire quelques jours après et pour clôturer le tout, la Reine lui a fait remettre des fleurs avec ses excuses ! C’était vraiment le baryton le plus connu de la première moitié du XIXe siècle un artiste qui s’est produit dans toute l’Europe. Il a été jusqu’en Russie et a reçu des cadeaux somptueux tels que des diamants de la part de la Tsarine.

Mais est-ce que cette époque tout à fait particulière, celle d’une création artistique riche et de compositeurs extraordinaires, n’a pas permis l’émergence de tels chanteurs avec un statut et une notoriété aussi élevés ?

Oui, à côté de Tamburini, on trouve Rubini, Lablache, Grisi. Les Français disaient que Tamburini était le Rubini des voix graves. Ce qui montre le couronnement de la popularité pour ce baryton. Rubini et Tamburini étaient de très bons amis depuis l’enfance d’ailleurs. Les chanteurs se produisaient beaucoup à Paris, naviguaient entre Naples, la Scala de Milan, Paris, Londres ; ils avaient de véritables carrières européennes.

Les compositeurs italiens viennent aussi eux-mêmes composer à Paris…

Paris était le centre. Et dans la capitale française, il y avait le théâtre italien dirigé par Rossini où tous les italiens comme Bellini, Donizetti, Mercadante, Pacini venaient. La bourgeoisie de cette époque était très demandeuse de cette musique. On doit retrouver bien des partitions italiennes dans les placards des théâtres français ! (rires)
C’est pour cette raison que j’ai eu cette idée de reprendre les partitions de cette époque chantées par ce baryton et qui sont aujourd’hui inconnues ; et ainsi rendre hommage à ce personnage. On a beaucoup d’albums consacrés à des sopranos ou à des ténors, à des voix aiguës. Mais il existe peu d’hommages dédiés aux voix graves. Lorsque j’ai chanté l’opéra I briganti de Mercadante, Bianca et Fernando et Malatesta dans Don Pasquale, qui ont été interprétés voire écrits pour Tamburini, j’ai pris conscience que j’étais à l’aise avec cette écriture, avec l’agilité requise. Il faut avoir la grâce, la flexibilité, les accents qui annoncent Verdi. Même si Tamburini n’a jamais chanté Verdi, je crois qu’il aurait pu le faire. Il était un petit peu âgé, avait environ 50 ans, mais il ne l’a pas fait ; peut-être a-t-il eu peur…

Ce qui est très intéressant dans votre disque, c’est qu’aux côtés de compositeurs très connus comme Donizetti, Bellini, Mercadante, il y a beaucoup d’autres noms qui témoignent de la richesse du paysage musical de cette période. Il y a en quelque sorte des stars de l’époque qui ont survécu au temps et d’autres qui malheureusement, ne sont plus joués.

Ah, mais vous savez, j’aurais pu en mettre encore plus, mais la longueur du CD aurait été bien trop longue. J’ai eu la chance d’avoir accès à ces partitions grâce à Reto Müller qui est à la tête d’une équipe de musicologue. Et j’ai dû faire une sélection.
J’ai notamment mis un air de Coccia qui est un musicien uniquement connu en Italie pour le théâtre de Novara (dans la région du Piémont). On commence à avoir des reprises des opéras de ce compositeur. C’est très intéressant à mon avis. Il y a aussi Marliani. Et Mercadante, j’ai chanté, il y deux ans, son opéra Il bravo à Wexford. Je crois que c’est de la responsabilité des artistes de s’engager pour contribuer à l’intérêt et à la connaissance de l’opéra et de faire découvrir des œuvres et des compositeurs plus rares.
Il y a quelque chose de drôle avec cet album : le sponsor est un fabricant de bière allemand (Stuttgarter Hofbräu) qui voulait faire une opération de soutien d’une œuvre culturelle. En Allemagne et en Autriche, il n’est pas rare de voir des entreprises soutenir la culture. Mais là, c’est plutôt inattendu !

Tamburini avait un répertoire très varié…

Oui, chez Rossini, il a chanté Figaro, Mustapha de L’italienne à Alger, Dandini de Cenerentola, mais également des rôles pour basses car les choix de rôles étaient plus flexibles à l’époque. Il a chanté ses premiers rôles en Allemagne, à Paris, et puis il est « devenu Tamburini » ; notamment lorsqu’il a fait ce concert à Venise, en 1821, je crois. Car au piano, c’est Rossini qui l’accompagnait et cela a donc été une vraie consécration pour lui. En 1832, il a commencé à interpréter des rôles spécialement écrits pour lui : Puritani, Linda di Chamounix – que je vais d’ailleurs chanter l’année prochaine à Florence.

Venons-en aux maisons d’opéras que tu fréquentes. En Italie, vous en avez un foisonnement, de tailles très différentes. Et ces maisons arrivent à faire de belles saisons !

L’opéra est né ici en Italie : il y a des théâtres partout ! Donc pour nous, aller à l’opéra, c’est comme manger de la pizza (rires) ! Cette forme d’art est vraiment notre identité. En Italie, des statistiques ont été faites et on s’est rendu compte que pour chaque euro investi dans l’art, il y avait une retombée de trois euros dans l’économie. Nous devons défendre l’opéra comme les koalas, comme les pandas ! C’est une forme différente de toutes les autres formes de spectacle. Et l’opéra combine le théâtre, la musique, le chant, et parfois la danse.

Il y a aussi de nombreux festivals en Italie. Lorsque, par exemple, on va à Parme pour le festival Verdi, si le soir on est au spectacle, la journée on peut profiter de l’immense patrimoine culturel de la région environnante.

Voilà ! Absolument ! L’environnement est également artistique.

Venons-en à vos projets…

Je serai en juin à Palerme pour Il Pirata qui a été écrit pour Tamburini. L’acoustique de ce théâtre est incroyable. Et cela sera une prise de rôle pour moi. Puis je ferai Betly de Donizetti à Varsovie – que nous enregistrerons pour Naïve sous la direction de Fabio Biondi. J’ai déjà chanté cet opéra à Bergamo, il y a quelques années. Puis viendront L’élixir d’amour à Bari et une nouvelle production d’Il segreto di Susanna à Vérone. Et ensuite, encore un rôle de Tamburini, la Linda de Chamonix à Florence. Et enfin Roberto Devereux à Bruxelles où je retrouverai Enea Scala dans un projet qui s’appelle « Bastarda ! » sur la trilogie des Reines de Donizetti (rires). J’ai aussi quelques autres projets qui vont sûrement se concrétiser mais je ne peux pas en parler.
J’avoue que j’aimerais aussi chanter plus de musique française ; j’ai un projet de Faust ici à Bologne. Et également, continuer d’explorer les rôles de Verdi, par exemple le rôle de Posa dans Don Carlos.
Pour finir, j’ai un enregistrement, avec Vincenzo Scalera au piano, qui va sortir dans quelques mois. Ce sont les « songs » de Francesco Paolo Tosti, un compositeur qui est très connu pour la musique italienne et française. En ce qui me concerne, je vais donc enregistrer des airs qu’il a composés en anglais à la cour de la Reine Victoria. Il n’a pas composé d’opéra en anglais, mais ces « songs » et de la musique de chambre. Et grâce à cela, il a ainsi été notamment connu aux États-Unis et cela lui a finalement rapporté beaucoup d’argent.

Merci Vittorio. On va donc encourager nos lecteurs à écouter votre disque et on espère pouvoir vous voir vite sur scène.

© Gianluca Simoni © Yasuko Kageyama (Le nozze di figaro)

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Paul Fourier

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