Opéra
À Monte-Carlo, Anna Pirozzi fait tourner la tête du « Pirate » (et la nôtre)…

À Monte-Carlo, Anna Pirozzi fait tourner la tête du « Pirate » (et la nôtre)…

11 mars 2020 | PAR Paul Fourier

La soprano italienne a dispensé une leçon de chant stupéfiante dans cet opéra de Bellini peu représenté.

Ce dimanche 8 mars 2020, en entrant dans l’Auditorium Rainier III, nous ne savions pas encore qu’en raison de l’épidémie due au Coronavirus, ce serait l’une des dernières représentations d’opéra à laquelle il nous serait donné d’assister avant plusieurs semaines.
Des salles fermées, des artistes et techniciens en chômage technique, tout cela est catastrophique pour le spectacle vivant qui mettra du temps à s’en remettre (lire notre article). Les critiques vont donc, de fait, se raréfier dans la période, en attendant des jours meilleurs. Pour patienter, savourons ensemble les moments exceptionnels et récents tel celui de la toute récente représentation du Pirate de Bellini.

Comme très souvent à Monte-Carlo où l’opéra italien bénéficie d’un traitement digne des grands théâtres de la proche péninsule, on subodore, dès l’introduction, que l’on va évoluer dans du bel canto tonique, emporté par la belle passion insufflée par le chef, Giacomo Sagripanti.
Sous sa baguette, l’orchestre philharmonique de Monte-Carlo vibre avec la tempête du début de l’œuvre, exalte les moments de tension, procure des finals d’actes excitants à souhait.
Entraîné dans le même mouvement, le chœur de l’Opéra de Monte-Carlo rend hommage à l’écriture de Bellini. Il en est de même pour l’Itulbo de Reinaldo Macias, le Goffredo d’Alessandro Spina, l’Adèle de Claudia Urru apparaissant légèrement en retrait, pâlissant sûrement de la proximité avec une maîtresse aux moyens colossaux.

Comme à son habitude, dans le rôle du pirate Gualtiero, le ténor Celso Albelo fait dans l’efficacité… mais guère dans la finesse. Les moyens sont toujours aussi conséquents, la présence est là, mais l’incarnation souffre du fait que l’artiste a du mal à s’extraire du mode forte pour produire les quelques nuances dont il est pourtant ponctuellement capable. En conséquence, ses airs font vite ressentir un sentiment de saturation fort regrettable dans un répertoire comme celui du bel canto dans lequel le chant – que l’on préfère subtil – est la clé de voûte.

À l’autre extrémité, Vittorio Prato (qui remplace George Petean) dans le rôle d’Ernesto, l’ennemi juré de Gualtiero, déploie, lui, une ligne de chant racée, un beau legato, un art consommé des vocalises hérité de sa pratique habituelle d’un répertoire belcantiste plus léger, notamment rossinien. Visiblement en proie à un trac certain, il pêche néanmoins à incarner un rôle finalement lourd, un personnage fondamentalement cruel et inflexible qui exige une morgue, une violence, portées par une projection qui doit être presque agressive. Le contraste de moyens entre le ténor et le baryton accentue le déséquilibre entre les deux rivaux.

Cependant, grâce à l’incarnation d’Anna Pirozzi dans le rôle d’Imogène – et à l’audace du directeur Jean-Louis Grinda -, les deux représentations monégasques écrivent un épisode flamboyant de l’histoire du bel canto.
Réalisant l’alliage incroyable de sa pratique des rôles lourds qui sont sa marque – l’Abigaille de Nabucco en tête – , et de ce qui est exigé dans le bel canto bellinien, elle réussit à inscrire l’héroïne dans la descendance de Callas et de Caballé.
Éloignée par bien des aspects de la plupart des autres incarnations féminines de cette période musicale, Imogène exige des moyens assez proches de ceux exigés pour Norma alors que le personnage souffre de la vulnérabilité et des outrages faits à Elvira ou à Lucia.
Trouver la juste synthèse est donc chose ardue. Y réussissant parfaitement, la Pirozzi met à son service ses moyens considérables ainsi que son art de la nuance et une technique belcantiste irréprochable. Son air d’entrée, ses duos, notamment avec Gualtiero et la terrible scène finale avec ses sauts de registre, non seulement ne la mettent jamais en difficulté, mais encore démontrent toute l’étendue de son art en la matière.
Continuant à creuser son sillon, combinant Tosca, Norma, Turandot, Abigaille ou Aïda dans un déroulement de carrière étonnant, mais totalement en phase avec sa voix, la soprano nous a ainsi réservé avec cette prise de rôle, une bien belle surprise qui pourrait l’inciter à poursuivre l’exploration de ce répertoire.

Alors que le Pirate avec Sondra Radvanovsky est passé à la trappe en raison des grèves à l’Opéra de Paris, que celui de Marina Rebeka risque de subir le même sort à Düsseldorf en raison du Coronavirus, et qu’il est difficile de croire en celui de Diana Damrau au Met l’an prochain, il eût été dommage de rater celui-ci d’autant plus que, désormais, il fait date.

© Paul Fourier

« Les Sorcières de Salem » au Théâtre de la Ville : Emmanuel Demarcy-Mota nous offre une vision onirique de la pièce d’Arthur Miller
Laurence Equilbey présente le CEN : « Le grand répertoire doit devenir une routine »
Paul Fourier

Publier un commentaire

Votre adresse email ne sera pas publiée.

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *