Opéra

Enea Scala, artiste lyrique de la semaine

Enea Scala, artiste lyrique de la semaine

28 septembre 2019 | PAR Paul Fourier

Le ténor d’origine sicilienne qui chante actuellement Otello de Rossini à Francfort nous parle de ses compositeurs fétiches, de ses partenaires et ses projets, des Contes d’Hoffmann et des belles maisons d’opéra où il prend plaisir à chanter … ou aimerait le faire.

Bonjour Enea, merci de nous accorder cet entretien. Avant de parler du futur proche et plus lointain, peut-être est-il utile de revenir sur ta carrière…

Bonjour,
Tout jeune, j’ai commencé ma formation musicale avec le piano mais cela ne me passionnait guère ; alors, j’ai abandonné cet instrument très tôt.
J’ai la chance d’être issu d’une famille qui aimait beaucoup la musique, pas trop classique mais plutôt la musique populaire, le Pop, les Beatles pour mon père ou encore la musique folklorique.
J’ai participé un ensemble de chœur polyphonique lorsque j’avais seize ans. Lorsque j’ai quitté la Sicile et que je suis parti pour l’Université à Bologne, je suis rentré dans un autre chœur et j’ai pris alors conscience d’une envie d’étudier le chant lyrique. Ma voix n’était pas positionnée, je n’avais pas les aigus ; aussi, ai-je commencé à travailler avec un professeur. Puis, après une ou deux années, je suis entré au Conservatoire de Bologne pour aborder l’ensemble des disciplines qui gravitent autour du chant lyrique.
Et là, j’ai finalement compris que le métier de chanteur était pour moi ! En 2006, avec le Conservatoire, nous sommes allés chanter Paolo et Francesca de Luigi Mancinelli au Teatro Communale dans lequel j’interprétais le personnage du fou qui ressemble un peu à Iago. Puis, j’ai multiplié les petits rôles de « comprimari » (petits rôles de soutien dans un opéra, NDLR) pour me forger une expérience.
Enfin, j’ai abordé Rossini avec Le Barbier de Séville à Rouen en 2009 puis quelques fois Cenerentola, mais je me suis aperçu que le répertoire léger n’était pas bon pour ma voix. Je me suis alors tourné vers le Rossini sérieux. Ont donc suivi Armida et La Donna del Lago

Arrêtons-nous, un instant, sur le rôle d’Otello que tu chantes à Francfort.

Pour moi, il y a différents niveaux dans ce rôle. Il est difficile vocalement mais moins que Rodrigo dans La Donna del Lago ou Idreno dans Semiramide. Il n’y a pas, dans Otello, d’airs aussi difficiles que les duos ou le trio de Semiramide. Ce qui est intéressant, c’est que dans Otello, il s’agit d’un vrai personnage alors que ce n’est pas le cas dans Semiramide. En revanche, il n’y a pas d’air aussi connu que celui de l’autre rôle de ténor de l’opéra, Roderigo. Même la cavatina d’Otello du début ne déclenche, en général, pas d’applaudissements car la musique continue à ce moment-là.
Je crois que Rossini n’aimait pas beaucoup Nozzari, le créateur du rôle (rires) car il n’y a en fait aucune d’occasion d’applaudir Otello avant le duo avec Iago !
La difficulté dans Otello est moins la technique du chant que l’interprétation et le niveau psychologique du personnage. Il faut avoir une certaine maturité et sa psychologie s’exprime plus dans les récitatifs que dans les airs et les duos : nous sommes en présence de trois récits importants, celui qui précède la Cavatina, où il raconte qu’il a conquis l’île de Chypre ; ensuite, il y a celui qui se situe avant le duo avec Iago, moment où commencent à émerger les soupçons qu’il a à l’égard de Desdemona. Et enfin, le plus important est le récit avant qu’il ne tue sa femme.
Ces récitatifs sont longs et c’est un problème pour un public pour qui ça n’est pas la première langue et qui ne comprend pas l’italien en mode direct. En effet, il me faut porter ce personnage avec la parole, avec la diction, avec l’expression des couleurs. Si je dois faire une comparaison, c’est comme écouter Shakespeare en anglais et ne pas comprendre le sens des mots ! J’aimerais beaucoup le chanter en Italie mais pour le moment cela ne peut pas se faire.
Damiano Michieletto (le metteur en scène) dépeint un Otello musulman. Il est différent des autres et ça colle bien à l’histoire. Mais, celui-ci n’a pas un caractère héroïque. Même si Otello est victime du destin, de Iago, etc., le personnage doit être à la fois et tragique et héroïque ! C’est un soldat, un Général ! Dans cette production, il est peu trop considéré comme un homme ordinaire. Il existe là une difficulté à chanter avec des accents héroïques tout en ne l’étant pas physiquement et mentalement.

Tu vas également interpréter Rodrigo dans La Donna del Lago à Vienne au Theater an der Wien, œuvre que tu as chantée en octobre 2019 à l’Opéra de Marseille avec Karine Deshayes.

Oui, en effet, ce sera également une version concert comme à Marseille. C’est un rôle difficile car il commence directement avec l’air du premier acte avec sa cavatine et sa cabalette, mais c’est un air qui fait que le public tombe amoureux de la musique de Rossini ; il y a, en général, un tonnerre d’applaudissements ce qui n’est pas sans donner beaucoup de satisfaction au chanteur. Il donne tout de lui-même au public et attend que le public réponde à cette énergie.

Y-a t-il d’autres rôles de Rossini que tu aimerais aborder ?

Oui, il y a bien d’autres rôles seria. J’aimerais refaire Ermione ; ce qui devrait être le cas l’an prochain en production scénique. Je l’avais chanté avec Alberto Zedda à Moscou en 2016 en version de concert. De même pour Tancredi. C’est un très beau rôle qui me convient bien. Il y a beaucoup de chant, il faut avoir la maturité d’un père. Et je voudrais chanter Le siège de Corinthe et sa version italienne Maometto Secondo.
J’ai déjà chanté Guillaume Tell et j’aimerais l’interpréter à nouveau. C’est programmé dans deux lieux entre 2020 et 2022, mais je ne peux rien dire pour le moment. Il existe d’autres rôles pour baryténor qui sont actuellement en discussion. Et je vais également reprendre Armida.
J’ai compté le nombre d’opéras de Rossini que j’ai chantés en 10 ans ; Il y en a déjà seize ! C’est le compositeur que j’ai le plus interprété dans ma vie ce qui est étrange car ni moi, ni d’autres ne m’ont jamais considéré que comme un chanteur rossinien même si beaucoup de critiques l’écrivent.
En fait, je ne suis pas que rossinien, je suis un belcantiste ! Pour ce qui me concerne, dès mes débuts, je faisais autre chose que du Rossini, du Bellini, du Donizetti, du Mozart et Verdi aussi désormais. Néanmoins, c’est un privilège de pouvoir interpréter à ce point Rossini notamment, car ses œuvres aident à aborder des aspects difficiles chez d’autres compositeurs, et à avoir une voix légère et ductile pour d’autres répertoires.

D’autant que tu as la chance de posséder cette voix de baryténor qui est assez rare. Et dans des opéras où il faut avoir un ensemble de très bon chanteurs… Rappelons nous cette Semiramide extraordinaire à Venise avec Jessica Pratt, Teresa Iervolino, Alex Esposito et toi-même. C’est important d’avoir de très bons partenaires…

Oui absolument. Et j’ai beaucoup de chance. Par exemple, en ce moment je chante avec Nino Machaidze avec qui j’avais déjà fait Guillaume Tell à Palerme. C’est un soprano Colbran avec les coloratures, les aigus, les mezza-voce. Elle est une très bonne Desdemona et je pense qu’elle pourrait être une bonne Armida, Ermione, Donna del Lago. J’aime beaucoup chanter avec elle et j’aimerais continuer à le faire même si combiner deux carrières est toujours difficile. Pour Armida, c’est avec Karine Deshayes que j’ai chanté et j’ai beaucoup aimé travailler avec Karine, pour sa voix, comme pour ce qu’elle est. J’ai aussi chanté Ermione avec la (Angela) Meade et elle était vraiment formidable.

Et, au-delà de Rossini, si l’on reste dans le bel-canto, il existe bien sûr d’autres grands compositeurs. Ainsi, tu vas chanter Roberto Devereux de Donizetti en juin 2020 et Pollione également à Vienne. Mais tu sembles ne pas chanter tant que ça Donizetti et Bellini…

L’an prochain, tout va un peu mieux s’équilibrer. En plus de Devereux, j’ai d’autres projets avec la Bolena, et probablement une trilogie des Reines Donizettiennes à venir !
Après cela, j’aimerais interpréter Gennaro dans Lucrezia Borgia et, un jour, La Favorite. J’ai déjà chanté Le Duc d’Albe (à Gand), rôle que l’on peut un peu assimiler à La Favorite dans la mesure où il s’agit du même style français.
Et puis il y a Lucia que j’ai déjà chantée en 2015, 2016 puis jamais plus. Donizetti va vraiment devenir le compositeur que je vais interpréter le plus fréquemment.
Le problème avec Bellini, c’est qu’au début, j’ai chanté Elvino de Sonnambula et Arturo des Puritani, mais pour ce dernier rôle, je n’hésite pas à le dire, je ne m’y sens pas confortable ; c’est un rôle difficile comme l’est Guillaume Tell mais je me reconnais plus dans Arnold que dans Arturo.
Il faut peut-être que je réessaye car je ne l’ai chanté qu’une fois à Turin en 2015 et je peux peut-être le comprendre mieux, le rendre plus mature. Il est aussi difficile, car le rôle est concentré au début puis à la fin où l’on a presque 45 minutes et de chant. C’est un massacre ! (rires) En revanche, j’aimerais vraiment chanter Il Pirata. C’est un rôle difficile avec des aigus, des beaux airs et où l’incarnation est plus héroïque, plus virile.
En ce qui concerne Pollione (de Norma), je pensais auparavant que c’était trop lourd, trop lyrique, trop bas pour moi mais finalement aujourd’hui, je chante exactement cette tessiture. Otello est encore plus bas, plus barytenor. Pollione, c’est un chant lyrique sans coloratures. On a dans l’idée que Pollione, c’est Del Monaco ou Corelli, mais je découvre maintenant qu’il n’a pas été écrit pour un ténor comme Del Monaco. Il a été écrit pour un ténor qui chante la dynamique bellinienne avec les piani, les pianissimos et aussi les fortissimos, mais il ne faut pas forcément être un ténor dramatique. Je pense que je peux apporter le côté belcantiste de Pollione qui s’est peut-être un peu perdu.

D’ailleurs, on a vu revenir dans Pollione des chanteurs venant de Rossini comme Gregory Kunde, John Osborn ou Michael Spyres.

Oui exactement, ce sont des typologies de voix qui fonctionnent dans Pollione et peuvent le ramener à la juste dimension pour laquelle il a été composé.

Continuons, avec le répertoire italien et Verdi. Tu as déjà été Fenton (Falstaff), bien sûr Alfredo de La Traviata en Nouvelle-Zélande à Marseille et Rigoletto

Oui et je reprends Alfredo en novembre 2021 en Suisse.

Envisages-tu d’aller vers d’autres rôles de Verdi ?

Oui, le « primo Verdi » notamment qui est plutôt belcantiste, Attila, I due Foscari, Boccanegra et peut-être un jour Giovanna d’Arco.
Je rêve de chanter un jour le Ballo in Maschera, Don Carlos, les Vêpres Siciliennes et aussi Il Trovatore. Ce sont des rôles héroïques avec lesquels je peux être à l’aise et que j’aime déjà beaucoup.

Pas de Puccini prévu ?

Si, si ! Je suis programmé dans La Bohème dans un an, et ferai mes débuts dans Rodolfo. C’est un moment parfait pour mes débuts. Il s’intercalera entre des opéras belcantistes et ce sera intéressant.

Passons au répertoire français. Tu as déjà chanté La Juive. Arrive, pour décembre, Hoffmann qui est un rôle long, un rôle très important pour le public français. C’est un sacré défi qui s’annonce pour cette fin d’année !

Oui, c’est un projet très intéressant. J’ai commencé à étudier depuis 6 mois la diction, le langage et la musique et, bien-sûr, à comprendre le rôle. Hoffmann n’est pas comme le Duc de Rigoletto, un mâle alpha. C’est comme un voyage dans la nuit, dans les rêves ; On y trouve des dimensions onirique, diabolique, cruelle. Il y a aussi l’amour pour les femmes qu’il aime. C’est un voyage psychologique où chaque page est différente ; la musique et le thème musical changent. C’est passionnant. Je suis vraiment heureux de faire mes débuts dans le rôle.

Et de plus, tu vas travailler avec Krzysztof Warlikowski à la mise en scène !

Beaucoup de personnes me disent qu’après ça, comme artiste, ma vie va changer (rires).

D’autres rôles français que tu envisages ?

Oui j’espère faire Les Huguenots un jour. Et Werther, Manon et un jour plus lointain Don José. Mais ce sera pour le futur car, dans l’immédiat, on n’a pas vraiment besoin de moi pour Don José ; il y en a des très bons sur le marché !
Et j’aimerais me frotter au répertoire héroïque de Meyerbeer. Quelqu’un m’a dit un jour « Tu es né pour Meyerbeer ! ». Mais il n’y a pas beaucoup de productions de ses opéras.

Il est vrai que c’est difficile de voir du Meyerbeer à Paris alors qu’il a été le Roi de la « Grande boutique » pendant des décennies.

Oui c’est vraiment dommage ! C’est un peu comme le Verdi français. Enfin, j’ai aussi un concert prévu en Espagne avec Lakmé.

Finissons sur les maisons d’opéra. Tout le monde a noté que tu es désormais chez toi à Marseille (rires), que c’est un peu ta maison.

Avec le public de Marseille (mais aussi en général avec la France), il est né une relation magnifique, vraiment personnelle avec des personnes qui viennent m’écouter et m’attendre à la fin des représentations. Je suis vraiment content car j’adore Marseille ; c’est une ville magnifique, c’est le Sud de la France, c’est la mer et j’adore le Sud de la France comme j’adore le Sud de l’Italie. C’est comparable car on y retrouve l’ordre comme le désordre. C’est une ville vraiment chaleureuse et accueillante ; je suis toujours content d’y retourner. Et la programmation m’a permis d’y faire des débuts magnifiques, la Donna del Lago, la Traviata et Rigoletto !
J’y ai encore des projets très intéressants pour les années prochaines. J’espère que cela va continuer car une relation de confiance s’est créée avec la Direction. Par exemple, on m’a confié le Duc de Rigoletto quatre ans avant de le faire ce qui signifie que Maurice (Xiberras) a vraiment cru en moi. C’est l’exemple même d’un Directeur qui prend des risques et ce n’est pas le cas de tout le monde ! Certains attendent que la star confirmée arrive et que tout se règle avec son agent. Si le directeur artistique est bon, il peut créer la « Star» ! Quelqu’un, en France, a écrit que je suis « le coucou » de Marseille (rires). C’est un peu méchant mais finalement, je suis fier d’avoir cette relation avec cette ville ! Si je reviens à Marseille, cela signifie que le public aime ce que je fais. Des spectateurs me font des beaux compliments ; je ne suis peut-être pas la plus belle voix mais il se crée une alchimie avec la voix, la personnalité, un public, un théâtre, une ville. C’est un peu… comme une relation de couple.

Je pense effectivement que tu représentes une vrai fierté pour Marseille comme d’autres artistes l’ont été avant toi tels que Mariella Devia ou Leo Nucci.

Tu ne chantes pas énormément en Italie, notamment en Sicile qui est ta terre natale.

Il existe un projet futur à Palermo. Le problème en Italie c’est que la programmation est faite, au mieux, 6 mois avant la saison. J’aimerais chanter à Catania, au Teatro Massimo Bellini. C’est là, à 17 ans, que, pour la première fois, j’ai vu et suis tombé amoureux de l’opéra Rigoletto. Et en plus, c’est à côté de ma famille qui est de Pozzallo à côté de Ragusa ! (rires)

D’autant qu’avec Bellini, c’est un lieu mythique, Catania !

Oui absolument, j’aimerais y arriver, par exemple, avec Pirata ou Norma… ou Rigoletto !
Et il y a Bologna qui est aussi ma ville, j’y habite ! J’y ai fait mes débuts en 2007 mais n‘y ai pas rechanté depuis 2011.

C’est une région imprégnée de musique.

C’est la région de Verdi et de Rossini !

Merci beaucoup Enea pour ce très bel entretien et nous te retrouvons bientôt sur toutes les belles scènes que tu as évoquées.

 

© Barbara Aumüller (Otello) et @vittoriaph (portrait)

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