Opéra

Une version semi-scénique du « Candide » de Bernstein menée tambour battant

Une version semi-scénique du « Candide » de Bernstein menée tambour battant

18 novembre 2019 | PAR Magali Sautreuil

Œuvre inclassable, le Candide de Bernstein, à l’instar de celui de Voltaire, nous livre une satire universelle, teintée d’humour noir de notre société. Menée tambour battant par le Candide Symphonic Orchestra & Choir dans une version semi-scénique vendredi 15 novembre 2019, à l’Opéra Royal de Wallonie-Liège, chanteurs, choeur et orchestre nous ont ébloui par leur jeu, leur maîtrise de leurs instruments et de leurs voix.  

« Créé à Boston en 1956, le Candide de Bernstein transpose la critique voltairienne de la doctrine « optimiste » des Lumières vers l’Amérique post maccarthyste, dans laquelle il faut vendre le bonheur, parce que le bonheur est vendeur. » L’optimisme est ainsi dépeint comme un outil de propagande qui pousse les citoyens à abandonner leur esprit critique et à accepter toute forme d’autorité sans se poser de questions. Sous des airs légers et espiègles, ce conte philosophique dénonce ainsi l’ignorance des hommes. Ces derniers se complaisent dans leur aveuglement et manquent ainsi cruellement de recul pour apprécier la situation dans son ensemble et faire preuve d’esprit critique.  

Une des scènes les plus lourdes de sens est celle de l’autodafé. La foule en colère est tiraillée entre son besoin viscéral de consommer et son envie de voir des gens souffrir pour qu’ils soient plus malheureux qu’eux. Mais n’ayant point d’argent, elle ne peut succomber aux sirènes des bonimenteurs, ce qui ne fait qu’attiser leur rage à l’encontre des deux étrangers, Pangloss et Candide. Quel triste portrait de l’humanité ! Le chant entraînant et gai de la masse, où pointe un léger sadisme, contraste avec le côté tragique de la scène. Pour un Miserere ou un Deus Irae, elle est prête à pendre bien haut les deux inconnus, après les avoir flagellés avec une cravate, avec la bénédiction de représentants de l’Église, transformés ici en membres du Ku Klux Klan. Une critique à peine voilée de la religion et de l’endoctrinement des masse où le « prey for us » clamé par la foule peut facilement être confondu avec « pay for us ». Cet épisode remet fondamentalement la notion d’hommes bons par nature défendue par Pangloss. Le monde n’est en rien bienveillant.

Toutefois, l’optimisme ne peut être considéré comme une tare. Il faut cependant le tempérer pour ne pas basculer dans la naïveté et devenir la proie de personnes malintentionnées comme l’escroc Vanderdendur, dont la seule émotion est l’envie.

L’histoire aborde également les questions de la désillusion et de l’amour, notamment charnel (d’où l’omniprésence de la saucisse dans les accessoires scéniques…). Bien qu’écrit au XVIIIe siècle, en 1759, le Candide de Voltaire demeure ainsi une œuvre actuelle, en parfaite résonnance avec notre époque, de même que celui de Bernstein et ce, malgré des débuts difficiles… Sans cesse revu et augmenté depuis 1956, cette opérette en deux actes a toutefois fini par s’imposer comme un classique. Il faut dire qu’elle possède de nombreux atouts : « un tour du monde coloré émaillé de musiques inspirées des lieux, des aventures variées et burlesques, une ironie mordante, des dialogues comiques et une histoire d’amour, le tout sur fond philosophique ».

Autrefois raillée, elle remporte aujourd’hui un vif succès auprès du public comme en témoigne cette version semi-scénique créée en juin 2019 à Bruxelles et coproduite par plusieurs acteurs culturels de la Fédération Wallonie-Bruxelles, dont l’Opéra Royal de Wallonie-Liège, les Festivals de Wallonie et le Palais des Beaux-Arts de Charleroi.

Selon son chef d’orchestre, Patrick Leterme, « Voltaire et Bernstein se sont magnifiquement trouvés à travers cette œuvre : ils partagent le même désir de communiquer leurs idées philosophiques, humanistes et musicales, au public le plus large possible, et ce avec un esprit et une ironie indépassables ». La satire avant-gardiste de Voltaire sur l’Église et la philosophie de ses contemporains trouve en effet un écho particulier chez Bernstein. De nombreuses références religieuses se trouvent dans l’adaptation musicale de l’œuvre (prie-Dieu sur lesquels les comédiens se reposent, attitude et destin christiques de Candide). Au moment où Bernstein écrit cette opérette, les États-Unis sont alors en pleine Guerre Froide et traquent de ce fait les sympathisants communistes comme des traîtres à la Nation. D’ailleurs, au moment où Candide fuit Paris pour Cadix, le texte fait allusion à ces persécutions, puisque l’un des personnages dit qu’il vaut mieux être ces temps-ci dans le bon parti… Dans cette société? Rongée par l’angoisse, le bonheur devient un argument de vente, pour relancer la croissance et la consommation. La scène du casino à Venise est assez explicite puisqu’on y chante les louanges de l’argent et de la duperie, ce qui résume l’absurdité du monde dans lequel évoluent les personnages.

Tout au long du spectacle, l’intrigue est, en plus, ponctuée de rebondissements totalement invraisemblables, à l’instar des romans picaresques et à tiroirs. Le narrateur se permet d’ailleurs quelques digressions qui renforcent l’humour grinçant teinté d’ironie de cette pièce, où Candide (Thomas Blondelle – ténor), jeune homme innocent, gentil, naïf et neveu illégitime du baron Thunder-Ten-Tronck, est privé du Paradis dans lequel il a toujours vécu en toute quiétude à cause d’une aventure qu’il aurait eu avec Cunégonde (Sarah Defrise – soprano), la fille du baron, célébrée pour sa beauté. Contraint à l’exil, il se rattache dans un premier temps à tout ce qui lui reste, sa foi dans la doctrine de son maître, le philosophe Pangloss (Shadi Torbey – baryton basse) : l’optimisme. Mais les pérégrinations qui s’ensuivent, toutes plus étranges et dangereuses les unes que les autres, l’entraîneront de la Westphalie à Venise, en passant par la Hollande, Lisbonne, Paris, Cadix, Buenos Aires et l’Eldorado, et amèneront Candide à changer son point de vue sur le monde. Devenu meurtrier malgré lui et constamment en fuite, le jeune homme aura appris à ses dépens la dure réalité du monde. Grâce à ses multiples voyages et expériences, il réalise alors à quel point sa vision du monde à la cour du baron Thunder-ten-Tronckh était incomplète. Alors qu’il a perdu son innocence, il s’est cependant considérablement enrichi intérieurement.

Cette richesse transparaît dans les compositions musicales. Nul ne saurait dire exactement s’il s’agit véritablement d’un opéra, tant ses sources d’inspiration sont multiples. Candide est en effet une œuvre hybrique, qui mêle opérette, comédie musicale, music-hall et théâtre (mélange de dialogues parlés et d’airs lyriques), voir film d’aventure. En effet, la découverte de l’Eldorado par Candide et le jeune métis Cacambo (Gabrielle Bonfanti – rôle parlé) nous transporte dans une véritable épopée grâce à  son orchestration et à sa mise en scène. Une impression qui peut être aussi due aux emprunts à « la comédie musicale américaine pour le traitement des voix et le ton utilisé ». Inclassable, cette œuvre hybride offre un florilège d’influences musicales (valse, samba, tango…), qui accompagnent Candide dans sa découverte du monde et qui témoignent à la fois de la virtuosité des musiciens et de leur concentration à toute épreuve ! Malgré tout ce qui se passe sur scène et les personnages qui affluent dans tous les sens, ces derniers demeurent imperturbables.

Outre les personnages principaux, les chanteurs qui composent le chœur ne sont nullement relégués à l’arrière-plan : ils participent au contraire pleinement à l’histoire et interagissent avec les principaux protagonistes, ce qui crée parfois un joyeux bazar sur scène !

Heureusement, les chefs de chœur et d’orchestre ne perdent pas le Nord et mènent leurs troupes à la baguette, de même que le narrateur de cette folle histoire qui n’est nul autre que l’illustre écrivain Voltaire (Shadi Torbey – baryton basse) ! Ce rôle sied à merveille à ce chanteur à la voix grave et chaleureuse pour qui « jouer est une autre façon de conter une histoire ». Vêtu d’un manteau rouge, à l’instar d’un Monsieur Loyal, il mène l’intrigue tambour battant et introduit les scènes des différents personnages qui, parfois, ont des airs clownesques, notamment lors des effusions de Pangloss et Paquette (Lotte Verstaen – mezzo-soprano). «L’utilisation du narrateur permet également d’emmener l’action rapidement d’un endroit à un autre sans que des exploits de mise en scène ne soient nécessaires.»

Les acteurs-chanteurs sont d’ailleurs tellement investis, tant gestuellement que vocalement, que l’on en oublie l’absence presque totale de décor. À l’avant-scène, se trouvent toutefois quelques prie-Dieu et un portique sur lequel est accroché l’écran avec les surtitres. Ce dernier est parfaitement intégré à la scénographie. Il peut être descendu et monté à la manière d’une bannière en fonction des besoins des comédiens. Davantage que des surtitres d’opéra, on a plutôt le sentiment d’assister à la projection d’un film muet. Lorsque plusieurs personnes parlent en même temps, par exemple, les mots remplissent l’écran tout entier. La façon dont les écritures sont mises en scène permet ainsi elle-aussi de retranscrire des émotions. Une belle trouvaille !   

Rien que par l’orchestration et le jeu des acteurs-chanteurs, la mise en scène parvient à nous suggérer tout un monde ! La distribution est d’ailleurs d’excellente qualité : chaque interprète est aussi à l’aise en chant qu’au théâtre.

Par exemple, Cunégonde allie bel canto et jeu scénique avec une facilité déconcertante. Elle joue de sa voix avec maestria, la teinte de mille nuances et nous offre une large gamme de tessitures montant très hauts dans les aigus, sans jamais perdre ni en puissance, ni en intention. Chaque note s’inscrit dans le cadre de l’intrigue et du ressenti de son personnage, dont la coiffure, avec ses deux macarons, reflète son espièglerie, tandis que sa robe et son histoire peuvent être comparées à celles de Marylin Monroe : Obligée d’être gaie et radieuse sous les feux de la rampe, elle dissimule une profonde tristesse et une grande sensibilité que seul Candide pourra révéler avec sa sincérité.  

Ce dernier est lui-aussi un très bon acteur. Il porte un costume bavarois traditionnel, qui reflète ses origines et permet de situer les débuts de l’intrigue en Allemagne. Une tenue banale, qui correspond aux aspirations de Candide d’une vie simple à la campagne. Pour ce personnage qui évolue tout au long de l’histoire, il fallait une voix souple comme celle de Thomas Blondelle, qui passe d’une émotion à une autre, sans ciller. Tantôt puissante, tantôt murmure, sa voix retranscrit les doutes, les angoisses, le désespoir, la colère, l’incompréhension et la joie du personnage. L’un des plus beaux exemples de cette parfaite gestion de la puissance de sa voix est son solo lors de son bannissement, ainsi que lors de la « mort » de Cunégonde après le sac du château du baron. 

Chaque protagoniste dispose également de toute une palette d’expressions faciales très explicites, que l’on retrouve dans le mime, sauf qu’ici, elle est associée à une parfaite diction !

Le spectacle se termine sur un vœu pieu de Candide, qui croit que chaque personne est capable de « cultiver son propre jardin », d’agir et d’améliorer ce qui l’entoure pour rendre la société plus juste et meilleure…

Si on ne ressort pas forcément plus optimiste de ce spectacle, on est assurément moins candide et paradoxalement plus léger d’avoir tant ri à l’issue de sa représentation. À quand une tournée en France ?

Candide, opérette comique en deux actes composée par Léonard Bernstein, d’après le conte philosophique Candide ou l’optimisme de Voltaire, accompagnée d’un livret original de Lilian Hellman révisé par Hugh Wheeler et John Wells, présentée dans une version semi-scénique par le Candide Symphonic Orchestra & Choir sous la direction artistique et musicale de Patrick Leterme et du chef de chœurs Charles Michiels, le vendredi 15 novembre 2019, à 20h, à l’Opéra Royal de Wallonie-Liège. Durée : 2 h 30 entracte compris. Langue : Anglais, avec quelques passages en français, surtitres en français.

Prochaine représentation : Vendredi 29 novembre 2019, à 18h, dans la grande salle du Palais des Beaux-Arts de Charleroi en Belgique (http://www.pba.be/fr/saison/812/candide).

Visuels : © Opéra Royal de Wallonie-Liège

 

 

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Magali Sautreuil
Formée à l'École du Louvre, j'éprouve un amour sans bornes pour le patrimoine culturel. Curieuse de nature et véritable "touche-à-tout", je suis une passionnée qui aimerait embrasser toutes les sphères de la connaissance et toutes les facettes de la Culture. Malgré mon hyperactivité, je n'aurais jamais assez d'une vie pour tout connaître, mais je souhaite néanmoins partager mes découvertes avec vous !

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