Opéra
Un Coq en or au festival d’Aix-en-Provence

Un Coq en or au festival d’Aix-en-Provence

26 juillet 2021 | PAR Paul Fourier

L’opéra de Rimski-Korsakov était prévu l’année dernière au Festival. Il a finalement été proposé le week-end du 23 juillet pour trois soirées. Barrie Kosky illustre ce conte ironique et politique à la perfection et l’équipe vocale, accompagnée par Daniele Rustioni, est la meilleure qui soit.

L’édition 2020 du Festival d’Aix-en-Provence ayant été annulée l’été dernier, la production du Coq d’or confiée à Barrie Kosky n’avait pu aller plus loin que quelques répétitions. Finalement, la création a eu lieu à l’Opéra de Lyon avant que le spectacle ne soit repris les 22, 24 et 25 juillet, en clôture de festival au Théâtre de l’Archevêché.
Il s’agit là d’une étrange histoire mettant en scène un Roi fainéant qui fait surveiller ses frontières par un coq d’or offert par un astrologue et qui rencontre une Reine fabuleuse et irréelle. Cependant, Rimsky-Korsakov compose son opéra en 1905, l’année du dimanche de répression sanglante du 9 janvier, où Nicolas II ordonne de tirer sur des manifestants pacifiques.
S’il est difficile d’établir avec précision le message subversif qu’a voulu insuffler le compositeur au conte initial de Pouchkine (1835) – d’autant que la censure tsariste veillait au grain -, Rimski-Korsakov fustige là la politique intérieure et extérieure d’un régime totalitaire qui s’effondrera définitivement quelques années plus tard.

Élégance dans la fosse, justesse sur la scène

Musicalement, la partition est d’une richesse incroyable, richesse que Daniele Rustioni, à la tête de l’Orchestre de l’Opéra de Lyon, fait magnifiquement étinceler sans jamais se départir de la délicatesse requise. Se faisant accompagnateur qui enveloppe lors des solos, notamment celui de la Reine et de l’Astrologue, il sait aussi faire vibrer les moments guerriers dans un équilibre élégant des différents pupitres comme ondoyer les passages orientalisants.
Barrie Kosky, le metteur en scène, a décidé de faire évoluer ses personnages dans un décor unique, fait de hautes herbes et d’une petite colline, derrière laquelle apparaissent l’ensemble des protagonistes, et couronnée d’un arbre mort, arbre sur lequel ira se jucher le coq.
Ce dispositif statique ne nuit nullement à cette intrigue d’essence psychologique et philosophique et permet, au contraire même, de se concentrer sur une évolution du Tsar Dodon plus fantasmatique que réelle.
Le souverain ne quitte pas sa tenue négligée qui le fait ressembler au Roi Dagobert alors que ses fils arborent des complets vestons, la Reine porte une robe clinquante et pailletée digne d’une meneuse de revues de cabaret ; quant au chœur, c’est en chevaux à l’onirisme à la fois poétique et haletant qu’il apparait.

Coq transgénique et rossinante déglinguée

Le metteur en scène évite toute surinterprétation ; il sait conserver le comique caustique des situations en en faisant émerger le salutaire ridicule ; il donne à chaque protagoniste une place singulière, joue des contrastes entre eux. Il affiche de surcroît, une ironie mordante pour tous les décès violents et sanglants que voit défiler la pièce, jouant habilement du peu de cas fait de la mort des humbles dans cette Russie du début du XXe siècle.
Le « coq d’or » (doublé superbement par un inquiétant Wilfried Gonon) apparaît plus comme un poulet piteux et transgénique, voire comme un vautour déplumé plutôt que comme une créature flamboyante ; quant au destrier de Dodon, machine fantastique d’un Don Quichotte qui aurait croisé Dali, guère adapté aux ambitions guerrières de Tsar, il a la mécanique d’un Velib’ parisien en fin de parcours.
C’est donc un attelage peuplé de créatures baroques qui nous fait traverser cette histoire aux multiples facettes qui, in fine, va enchanter le public embarqué dans l’expédition.

Le chant russe au mieux de sa forme

Vocalement, les personnages sont caractérisés de manière contrastée, avec notamment deux d’entre eux aux tessitures extrêmes : l’Astrologue et la Reine de Chemakha.

Omniprésent durant toute la représentation, Dmitry Ulyanov réalise une véritable performance dans un rôle où le Roi indolent tantôt se fait balloter, tantôt virevolte sans rien céder aux lourdes exigences vocales assumées sans difficulté par sa voix de basse russe profonde, mais flexible.

Dans le rôle écrasant de la Reine de Chemakha, celle qui ensorcelle et fait tourner Dodon en bourrique, Nina Minasyan fait merveille tant les caractéristiques de sa voix sont idéales. Celle-ci, à la fois, charnue, agile et capable de demi-teintes magnifiques lui permet de combiner la noblesse du personnage avec une vitalité en opposition à la placidité du Tsar, auxquels se rajoute une sensualité totalement décomplexée.

L’Astrologue d’Andrei Popov, dans une tessiture volontairement outrancière, est également formidable tant il nous « casse les oreilles » de son timbre de ténor aigu pour ce personnage étrange et foncièrement ambigu, bienfaisant par son coq veilleur, mais aux arrière-pensées troubles.
Andrey Zhilikhovsky et Vasily Efimov incarnent les deux Tsarévitchs imaginés avec tout le génie de Rismky-Korsakov… Tsarévitchs vite expédiés ad patres. Semblables, mais cependant antagonistes, ténor et baryton de talent, en un mot, parfaitement complémentaires, ils sont, tout simplement excellents.
On peut saluer tout autant le Polkan de Mischa Schelomianski, qui, avec sa belle voix de basse, intervient de temps à autre pour essayer de reprendre pied dans une situation hors de contrôle.
Margarita Nekrasova apporte sa voix riche de mezzo-soprano à la gouvernante Amelfa, non sans afficher, cependant, quelques faiblesses de-ci de-là. Enfin, Maria Nazarovadans dans le rôle du coq d’or doublé, obligée de chanter en coulisses, est un peu malmenée, ce qui ne l’empêche pas, d’assurer crânement les injonctions prophétiques du volatile.

Dans l’opéra russe, le chœur a toujours une place à part, un rôle prépondérant. Le coq d’or ne déroge pas à cette règle quand il enchaîne les scènes où la cour docile alterne avec la foule inquiète.
Affublés de tenues extravagantes, mais masqués, les choristes de l’Opéra de Lyon, dirigés par Roberto Balistreri, remplissent à la perfection le tohu-bohu musical et scénique du peuple et des courtisans.

Enfin, l’on ne peut exclure des louanges, Stéphane Arestan, Vivien Letarnec, Rémi Benard et Christophe West, les quatre danseurs en short moulant ou porte-jarretelles dignes d’une émission de Maritie et Gilbert Carpentier pour un « Top à… » la Reine de Chemakha. Leurs attitudes provocantes alternent avec leurs prouesses sportives teintées d’un kitsch assumé.

C’est donc sur un Cocorico ironique que se clôt cette édition de relance du Festival d’Aix, une édition exceptionnelle, riche et variée ; une édition qui a fait un superbe pied de nez au virus malfaisant à qui l’on souhaiterait de prendre un coup de bec du volatile comme le Tsar de la fable.

Visuels : Opéra national de Lyon © Jean-Louis Fernandez

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Paul Fourier

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