Opéra

« La Périchole », rentrée bordelaise sous les paillettes d’Offenbach

« La Périchole », rentrée bordelaise sous les paillettes d’Offenbach

15 octobre 2018 | PAR Gilles Charlassier

L’Opéra national de Bordeaux ouvre sa saison avec une nouvelle production de La Périchole, qui s’inscrit dans un cycle pluriannuel Offenbach initié en 2017 avec La Vie parisienne. Marc Minkowski est dans la fosse face à ses Musiciens du Louvre et un plateau qui fait honneur à la relève de l’école française du chant.

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C’est par une bronca inusuelle que le public bordelais, chauffé à blanc par les tracts des syndicats de l’Orchestre national Bordeaux Aquitaine, accueille Marc Minkowski à son entrée en scène. Son crime ? Avoir confié l’ouverture de saison lyrique à ses Musiciens du Louvre plutôt qu’à la phalange de la maison. Il faut bien admettre que le calendrier, et sa portée symbolique, a pu donner du grain à moudre à des forces corporatistes guettant les motifs de contestation. Cependant, la situation relève davantage d’un concours de hasards que d’une mise à l’écart délibérée : l’ONBA a assuré l’an dernier le premier volet du cycle Offenbach que le chef français, et directeur de l’institution aquitaine, a initié avec La vie parisienne, et sera également dans la fosse pour Les contes d’Hoffmann à la rentrée prochaine. Si cette Périchole a fait l’impasse sur la formation de la capitale girondine, cela tient d’abord à l’opportunité d’une tournée passée par Salzbourg et Montpellier, et une tardive décision de passer du format concert à une série de véritables représentations scéniques, dans une navigation organisationnelle où le désir artistique et les contraintes budgétaires semblent éprouver le besoin de délais surnuméraires pour s’accorder – le Pelléas de janvier avait connu un balancement similaire.

Le résultat visuel doit naturellement être apprécié à l’aune de ces circonstances, avec une relative indulgence pour un novice de la mise en scène, qui n’a au demeurant disposé que d’un temps réduit de répétitions. Avec la collaboration des marionnettes d’Emilie Valentin et Jean Sclavis, Romain Gilbert a choisi de mettre en avant les ficelles qui commandent les comportements des personnages, aux confins de la satire caricaturale que « l’amuseur du Second Empire » manie avec la virtuosité qui lui a valu, en partie, sa renommée. Un couple d’effigies se fait face en loge d’avant-scène, dans un exercice de pantomime sur les préludes orchestraux de chacun des actes, tandis que les tribulations du couple de chanteurs désargentés sont doublées de blancs poupons articulés. Le finale rassemble tous les pantins de la farce dans une tapisserie de polichinelles chamarrée. La lisibilité du propos s’inscrit dans le rouge et noir du décor de tréteaux que Mathieu Crescence a pu méditer sur nombre de spectacles. Rehaussés par les lumières de Lila Meynard et Bertrand Couderc, les immobiles frétillements d’un rideau de paillettes de vinyle servent d’écrin au dispositif, quand les costumes mêlent généreusement le clinquant et le grotesque, à l’exemple de la préférence pour le jockstrap imposée au vice-roi Don Andrès de Ribeira. Le comique ne prend pas plus le risque de l’abscons que de la finesse.

A rebours des tentations internationalistes qui croient les gosiers toujours meilleurs hors des frontières, le plateau vocal s’appuie avec une juste fierté sur l’école française du chant, et la nouvelle génération de talents, désormais bien confirmée. Dans le rôle-titre, Aude Extrémo séduit par une voix charnue, au médium et aux graves bien dessinés qui galbent la singulière féminité de son timbre idéal pour quelque archétype de célèbre bohémienne. Stanislas de Barbeyrac résume la fougue amoureuse de Piquillo en un équilibre entre vaillance et clarté juvénile, attentif à la justesse de l’expression. En Don Andrès de Ribeira, le tyrannique vice-roi, Alexandre Duhamel réjouit par une jovialité qui sait moduler l’appétit de chair jusqu’à la jalouse cruauté. La plénitude des moyens du baryton français n’est plus à démontrer, et s’adapte avec un évident instinct à l’idiosyncrasie de son incarnation. Piquillo jadis, Eric Huchet endosse désormais la défroque de Don Miguel de Panatellas, et fait la paire avec l’irrésistible Don Pedro de Hinoyosa de Marc Mauillon.

Les apparitions secondaires ne sont pas négligées – bien au contraire. Enguerrand de Hys farde impeccablement son Marquis, et ne dépare aucunement en premier notaire, secondé par son homologue pour établir le contrat de mariage, François Pardailhé. Le trio des cousines, assumée par Olivia Doray, Julie Pasturaud et Mélodie Ruvio, dames de la cour ensuite, est complétée par la Brambilla d’Adriana Bignagni Lesca, savoureuse quatrième courtisane. Préparés par Salvatore Caputo, le Chœur de l’Opéra national de Bordeaux participe du caractère festival du spectacle, encouragé par la vitalité des Musiciens du Louvre, sous la baguette gourmande de leur fondateur, Marc Minkowski. Ceux qui manqueront les représentations bordelaises pourront se consoler avec l’enregistrement réalisé par le Palazetto Bru Zane, pour sa collection « Opéra français », et noter, d’ores et déjà dans leur agenda, à la page de juin 2019, la septième édition du festival parisien de la fondation vénitienne, point d’orgue d’une année Offenbach avec Maître Péronilla au Théâtre des Champs-Elysées et Madame Favart à l’Opéra Comique. L’hommage au grand Jacques ne fait que commencer.

Gilles Charlassier

La Périchole, Opéra national de Bordeaux, jusqu’au 16 octobre 2018
© Vincent Bengold

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