Théâtre

A la Tempête, Nelson-Rafaell Madel nous embarque « Au plus noir de la nuit »

A la Tempête, Nelson-Rafaell Madel nous embarque « Au plus noir de la nuit »

15 octobre 2018 | PAR Thomas Gayrard

Metteur en scène d’origine antillaise aux prises avec ce qu’une Histoire tragique fait de nos couleurs de peau, Nelson-Rafaell Madel adapte l’écrivain anti-apartheid André Brink en une fresque à la fois baroque et épurée.

S’il nous faut marcher nous-mêmes “au plus noir de la nuit“, au cœur de l’ombre du bois de Vincennes, et jusqu’aux lumières et rumeurs de la Cartoucherie, c’est pour aller à la rencontre d’un assassin. Ou plutôt de son fantôme, ressuscité pour nous, tel qu’il va nous psalmodier son existence deux heures durant qui passent comme un songe.

Déjà en 2016, l’encore jeune metteur en scène Nelson-Rafaell Madel, originaire de Martinique, formé auprès de Yoshvani Médina et Claude Buchvald, nous avait raconté une longue saga familiale, chargée des tragiques de l’Histoire, des douleurs de l’exil et de la colonisation, dans Erzuli Dahomey, déesse de l’amour, avec quasiment la même troupe d’acteurs. Déjà ils avaient fait résonner l’estrade du grand Verbe sacré, voix des spectres qui hantent les vivants, voies de la Parole célébrée au théâtre comme en son temple – jusqu’à la transe d’un monologue vécu comme une possession, une transe mémorable où éclatait la puissance de jeu de Karine Pédurand, de nouveau sur les planches ici.

Un homme est là qui vient d’avouer le meurtre de sa compagne dans la nuit. Fait divers parmi tant d’autres ? Sauf que l’homme est noir, la femme blanche, et nous sommes en Afrique du Sud à la fin des seventies. Machiavélique machination pour empêcher un tel couple et condamner un innocent ? Sauf que l’homme a vraiment tué sa compagne, et s’il y a machination, c’est celle de tout un pays qui interdit les amours mixtes, les propos subversifs et les destinées singulières : un système qui rend le meilleur des hommes fou et criminel.

En 1973, André Brink, l’écrivain afrikaner rendu célèbre par la charge anti-apartheid Une saison blanche et sèche, publie le roman Looking on Darkness, biographie imaginaire d’un certain Joseph Malan. Joseph Malan, ainsi qu’il nous en répète le nom comme un mystère, un trésor ou une malédiction, tout ce qui lui reste des providences et fatalités d’une vie.

D’abord orphelin de père et bientôt de mère, grandi à l’ombre d’une grande famille blanche. Ensuite adolescent touché par la grâce de la littérature et du théâtre, si doué qu’il part pour la Royal Academy de Londres – reflet inversé sans doute de l’exil parisien que valurent à André Brink ses études à la Sorbonne, et qui lui valut sa prise de conscience : “je découvrais avec horreur ce que les miens faisaient depuis toujours, sur quelles atrocités et perversions notre fière civilisation blanche avait construit son édifice de moralité et de lumière chrétienne.” Jeune adulte enfin, si travaillé par le mal du pays qu’en dépit des évidences et des dangers, il revient en Afrique du Sud fonder une compagnie et porter la contestation…

Pour faire résonner un tel récit initiatique, tout tient sur la présence vivante de Joseph Malan / Mexianu Medenou, centre de gravité d’un plateau presque nu. Tout à la fois victime et coupable, tout à la fois narrateur qui prend à témoin le public en Monsieur Loyal de son cirque existentiel, et héros pris dans les flux contraires de ses rencontres humaines, acrobate oscillant en équilibre entre les (im)possibles.

C’est la dynamique de ces “numéros” qui nous embarque ici, mouvement chorégraphique perpétuel qui bringuebale Malan d’un personnage secondaire à l’autre, ronde que Madell orchestre à la faveur de transitions réglées comme des tours de passe-passe, avec une si salutaire économie de moyens. Tout juste trois poutrelles chargées de spots, qu’à peine déplacées ou éclairées, on transfigure en recoin intime ou en estrade publique, une scénographie faussement minimale qui sait donner sa profondeur à l’espace pas facile de la salle Copi, en des perspectives qu’architectent les lumières colorées ou intimes de Lucie Joliot. En guise de décor d’époque, c’est la brillante partition de Yiannis Plastiras qui habille l’espace et nous sert d’odyssée, tantôt belle électro minimaliste en écho aux musiques répétitives du grand Philipp Glass, tantôt disco festive qui change la scène en dance floor seventies.

On est frappés par le jeu riche et précis de Mexianu Medenou, qu’il se fasse enfant joueur ou adulte grave, comme par ceux qui l’entourent, et savent en quelques secondes, en un geste ou une pose, incarner une “figure” aussitôt marquante. Réjouissante galerie de caractères qui défile comme à la parade, vêtus de leurs plus parlants atours, tant nos vies sont ainsi faites, des visages et des voix qu’on rencontre : grande folle au cynisme mélancolique pour le bienveillant professeur d’art dramatique (Gilles Nicolas) ; étudiant Noir illuminé par le marxisme et l’anticolonialisme pour le colocataire anglais qui sert de grand frère (Ulrich N’toyo); puissant Blanc pris au piège de ses contradictions pour l’ami d’enfance devenu mécène de sa troupe (Adrien Bernard-Brunel ) ; ou encore l’amoureuse, intellectuelle en rupture de ban avec son milieu (Claire Pouderoux ), qui parvient à susciter l’agacement et l’empathie d’un même élan tellement humain…

Car c’est entre les genres et les registres que la pièce danse sur le fil, tant elle passe ainsi de la satire au drame, du fatum à la farce, sans avoir peur d’un burlesque décomplexé, fidèle au très haut patronage qu’elle se donne : Shakespeare himself. Du théâtre qui rompt le quatrième mur, se métamorphose toujours et se met en abyme – fulgurantes et fugitives visions des pièces jouées par la troupe. Pour dire la folie qui innerve un Etat et gangrène un esprit, Nelson-Rafaell Madel, assisté d’Astrid Mercier, de la dramaturge Marie Ballet et du chorégraphe Jean-Hugues Mirédin, fait donc le choix du Baroque. De cette sensibilité où la vanité d’un crâne, la menace du néant, la lucidité du pire se cachent parmi mille motifs chatoyants. Mais d’un Baroque comme épuré, loin des costumes et des machineries d’opéra, réduit aux flux des consciences et des rencontres qui à la manière de météores, un instant illuminent le plus noir de nos nuits.

Durée : 1h45. Jusqu’au 21 Octobre au Théâtre de la Tempête (La Cartoucherie de Vincennes). Du mardi au samedi à 20h30, le dimanche à 16h30

Thomas Gayrard

Visuel : ©Léna Roche

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