Opéra

Purcell contemporain, au-delà de la lettre, à Lille

09 octobre 2019 | PAR Gilles Charlassier

L’Opéra de Lille ouvre sa saison avec une relecture contemporaine du dernier opéra de Purcell, The indian queen, confiée à Guy Cassiers, et placée sous la houlette d’Emmanuelle Haïm, en résidence dans l’institution lilloise avec son ensemble Le Concert d’Astrée.

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Moins codifié et circonscrit à ses débuts que son grand frère italien, l’opéra anglais du dix-septième siècle a expérimenté divers formats, au carrefour des genres, entre théâtre, chant et danse. C’est cette formule, résumée par le terme de semi-opéra, que Purcell a le plus développée au cours de sa carrière – le seul opus lyrique au sens strict étant Didon et Enée – jusqu’à ses dernières années. Sur la pièce The indian queen de John Dryden et Robert Howard, le compositeur britannique a écrit, trente ans après la création en 1664 avec une musique de John Banister, une partition laissée inachevée à sa mort – seuls le prologue et les deuxième et troisième actes étaient composés. Si on se contente parfois de ce matériel incomplet, tel n’est pas le parti pris de Guy Cassiers, revenant à la source littéraire comme support dramatique, et, avec l’appui d’Emmanuelle Haïm, complète les ressources musicales avec d’autres morceaux de Purcell lui-même, mais également de ses prédécesseurs, Locke et Blow. Le résultat est un spectacle aux dimensions académiques du répertoire lyrique, deux heures et demie avec entracte.

La raison de cette amplification se trouve dans un argument dont on a voulu apurer les relents colonialistes, témoins de leur époque. Les imbroglios amoureux et politiques des indiens péruviens et mexicains sont sortis de leur contexte exotique originel pour être resitués dans un parallèle avec nos guerres et migrations contemporaines. Imaginé par Guy Cassiers, le dispositif double les acteurs – et chanteurs – sur des projections vidéos réglées par Frederik Jassogne, avec le concours de la documentation photographique de Narciso Contreras. En apparente quoique parfois passablement approximative synchronie avec les interprètes, ces hologrammes vêtus de peaux et d’hermines moins actuelles que les sobres costumes, presque uniformément noirs du scénographe Tim van Steenbergen et Mieke van Buggenhout, prolongent les gestes et l’action de manière plus immédiatement illustrative que le jeu minimaliste des solistes – quelque part entre le Seigneur des anneaux et un soap opera. Composé d’écrans-vignettes mobiles, sur lesquels se fixent les images vidéos, le décor épuré est baigné par les pénombres de Fabiana Piccioli, qui ne sortent de l’anthracite que pour l’aveuglement – relatif – du dénouement. Pour virtuose que puisse être la conception, elle cède rapidement à une fastidieuse redondance ampoulée, que ne contredit guère la rhétorique d’un texte certes parfaitement déclamé, mais veuf, dans sa nudité, de la détente théâtrale qui lui ferait dépasser sa gangue sentencieuse.

Restent les satisfactions musicales, portées par la direction énergique d’Emmanuelle Haïm, tirant le meilleur des saveurs du Concert d’Astrée, fût-ce dans des séquences brèves. Dans une répartition presque étanche entre chanteurs et acteurs, le plateau réserve quelques voix bien en situation. Le quatuor de sopranos – Zoë Brookshaw, Anna Dennis, Rowan Pierce et Carine Tinney – ne manque pas de babils frais et aériens, quand le trio de ténors – Ruairi Bowen, Hugo Hymas et Nick Pritchard – affirme un éclat convenablement délié. Gareth Brynmor John se distingue par une présence solide que l’on retrouve dans les répliques d’Ismeron, quand Tristan Hambleton ne néglige aucunement les harmoniques robustes de son timbre de baryton-basse. Côté théâtre parlé, Christopher Ettridge endosse l’héroïsme généreux de l’Inca, amoureux de la gracile Orazia d’Elisabeth Hopper, jalousement gardée par son père Montezuma, James McGregor, empli d’une amertume rustaude. Julie Legrand condense les calculs de Zempoalla, aux côtés du machiavélique Traxalla de Ben Porter. Pour ceux qui plébisciteraient ces manipulations esthétiques soumises à la bonne conscience contemporaine, Caen, Luxembourg et Gand reprendront le spectacle.

Gilles Charlassier

The indian queen, Purcell, mise en scène : Guy Cassiers, Opéra de Lille, octobre 2019

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