Opéra
Un Così Fan Tutte ambivalent au Théâtre des Champs-Elysées

Un Così Fan Tutte ambivalent au Théâtre des Champs-Elysées

15 mars 2022 | PAR Victoria Okada

La nouvelle production de Cosi Fan Tutte de Mozart au Théâtre des Champs-Elysées, ambivalente, laisse un sentiment de perplexité. D’un côté, un plateau vocal français réjouissant, et de l’autre, une mise en scène peu convaincante.

C’est la distribution entièrement française de haute volée qui nous donne la bonne humeur lorsque nous sortons du théâtre. Gaëlle Arquez (Dorabella) et Vannina Santoni (Fiordiligi) forment, surtout, un duo féminin sublime et portent l’œuvre tout au long de la représentation. Le timbre intense et velouté de la mezzo soprano dialogue avec celui de la soprano clair mais bien ancré, ici dans une exquise harmonie, là en délicieuse opposition. Laurène Paternò, que nous avons déjà entendue à la fin de l’année dernière dans Les Chevaliers de la Table Ronde d’Hervé à Avignon, confirme nos impressions. Elle incarne profondément dans le rôle d’une Despina espiègle, jouant parfois comme un Gavroche. Son agilité vocale est indéniable, avec des facilités dans les aigus tout comme dans le médium. Chez les messieurs, on retient le duo Cyrille Dubois (Ferrando) / Florian Sampey (Guglielmo) avec autant de rapport heureux que le duo féminin. De belles lignes mélodiques et un grand lyrisme marquent le chant du ténor alors que le baryton donne « la pêche » au rôle, avec un brin du caractère comique. Laurent Naouri confirme son excellence en tant que comédien, et veille sur le plateau d’un regard paternel.

La mise en scène de Laurent Pelly est ambiguë et laisse une sensation indigeste. Les scènes se déroulent dans une studio d’enregistrement, les chanteurs prenant progressivement possession de leurs personnages jusqu’à devenir les personnages eux-mêmes. On croit qu’il s’agit d’une transformation définitive, mais à la fin, le studio revient et les personnages redeviennent les chanteurs. Entre-temps, le déguisement en Albanais de Ferrando et de Guglielmo, ainsi que le travestissement de Despina en médecin et en notaire, dans une allure totalement théâtrale (le maquillage, les costumes et les perruques) suscitent une grande perplexité. Théâtre ou réalité ? Comment aborder cette bouffonnerie dans un contexte contemporain d’un enregistrement discographique ? Chacun aura son interprétation, mais nous restons incrédules.

La direction d’Emmanuelle Haïm est dynamique comme à l’accoutumée, avec un tempo parfois bien rapide. Les musiciens du Concert d’Astrée connaissant parfaitement la cheffe et vice versa, ils parviennent ainsi à créer un bel ensemble, malgré quelques décalages entre la fosse et le plateau. Un souci pour une certaine authenticité ou un retour aux coutumes de l’époque se sent à plusieurs reprises, les récitatifs sont accompagnés non seulement par un pianoforte seul comme il est usage aujourd’hui mais en continuo avec la présence affirmée d’un violoncelle et d’une contrebasse. Par ailleurs, on entend au pianoforte une petite pièce solo, pendant un changement du décor à vue.

Le chœur Unikanti (direction Gaël Darchen) ne peut hélas pas profiter de ses rares apparitions, étant cantonné dans un espace très limité comme derrière une porte. On ne sait si c’est à cause de cela, mais l’équilibre n’était pas au rendez-vous, certaines voix sortant nettement de l’ensemble.

Cette production se distingue par la distribution française en pleine forme. C’est d’autant plus dommage que ces micros du studio d’enregistrement ne transmettent pas aussi loin la subtilité des quiproquos voulus par le livret.

Jusqu’au 20 mars. Au Théâtre de Caen du 29 mars au 2 avril.

Photos © Vincent Pontet

« Servitudes virtuelles », de Jean-Gabriel Ganascia
L’agenda classique et lyrique de la semaine du 15 mars 2022.
Victoria Okada

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