Opéra
Première de Don Giovanni à la Monnaie: le choc bienvenu d’une vision novatrice

Première de Don Giovanni à la Monnaie: le choc bienvenu d’une vision novatrice

27 février 2020 | PAR Lise Lefebvre

Après Les Noces de Figaro  (lire la chronique de Gilles Charlassier), le collectif de metteurs en scène français, Clarac-Deloeuil>le lab, poursuit sa lecture de la trilogie Mozart-Da Ponte comme un tout, avec personnages récurrents et passerelles entre les œuvres. Un concept risqué, mais parfaitement accompli,  avec des résultats prenants. 

Ce n’est pas tous les jours que, devant un opéra archi-connu du répertoire, on oublie ce qui va se passer ensuite. C’était le cas pour la première de Don Giovanni au théâtre de la Monnaie. 

Pourtant, la présentation très pédagogique qui précédait avait de quoi dérouter, des liens familiaux imaginés entre divers personnages de la trilogie aux métiers plutôt improbables – Elvira ophtalmo… – distribués à chacun. On y découvre aussi que tout ce petit monde habite le même immeuble, dont la façade blanche sert à l’occasion d’écran vidéo. 

Cependant, passés les premiers murmures à la vue de ce bâtiment design, où défilent les noms et fonctions des personnages, comme un générique de série, on se laisse très vite prendre au jeu. Car ce décor magnifique et complexe, où rien n’est laissé au hasard, va révéler les failles et les contradictions secrètes de chacun des personnages. Comme un motif récurrent, le rouge s’invite sur les costumes et dans les accessoires – un rouge emblématique de cet opéra dans la pensée des metteurs en scène -, tout comme le jaune caractérise Cosi fan tutte, et le bleu, Les Noces de Figaro

En complet jaune et blanc, d’ailleurs, on découvre à la fin de l’ouverture un Don Alfonso qui bouquine devant l’immeuble à côté d’affiches queer. Un Don Alfonso qui sera la clef de voûte de cette production. Pendant ce temps, Leporello sort les poubelles du night-club dont Giovanni est le propriétaire. Et, peu à peu, les pièces éparses et apparemment fortuites du drame se mettent en place. Les péripéties de celui-ci sont revues à l’aune de notre monde actuel : où en est l’amour ? Que dire de la solitude à notre époque ? Donna Anna cherche le frisson, en cachette de son père, dans des jeux SM avec Don Giovanni. Elvira voudrait se libérer de lui, mais calque son apparence sur ce qu’ elle croit qu’ il désire. Don Ottavio, vieilli, architecte mode en pantalon rose, révèle, derrière les tendres sentiments, toute la frustration de son personnage. 

Paradoxalement, dans cet ensemble si proche de nos réalités contemporaines, le vil séducteur, Don Giovanni himself, ici atteint de cécité galopante, jouisseur impénitent et sentimental en secret, apparaît comme le seul personnage vraiment romantique – au sens premier – de toute la production. C’est un dandy ambigu et cruel, qui s’ étourdit de plaisirs parce qu’ il sait que son temps est compté. 

Quant aux divers niveaux de lecture proposés par rapport à l’ensemble de la trilogie, ils fonctionnent plutôt bien. On se laisse même séduire par la mise en miroir du grand air d’Elvira, Mi tradi quell’ alma ingrata, avec le Porgi amor des Noces, même quand la Comtesse chante l’une des phrases d’Elvira. 

Il se dégage de ce  foisonnement d’actions, de la richesse de l’analyse, voire de la liberté prise par rapport au livret, une véritable humanité, une tendresse même, pour tous ces  personnages. Tendresse que l’on sent être celle de Mozart lui-même. Et c’est loin d’être une évidence, dans l’univers que dépeint la mise en scène, où la solitude des personnages se donne à voir sans fard, où même la vengeance divine de la fin n’est qu’une grosse farce, un coup monté. 

La battue d’Antonello Manacorda, à la tête de l’orchestre de la Monnaie, peut surprendre au premier abord par sa grande rapidité. Les premiers  accords menaçants de l’ouverture sont, ainsi, à peine tenus. Cependant, les différents plans orchestraux se détachent de façon limpide, et l’ensemble trouve toute sa richesse à partir de la fin de l’acte I.

Sophia Burgos, Zerlina en musulmane voilée, charme d’emblée par son timbre fruité et son élégance vocale. À ses côtés, Iurii Samoilov est un Masetto efficace, à la présence forte, doublée d’une émission vocale très nette. Alexander Roslavets ne marque pas les esprits pour la première apparition du Commandeur, mais se rattrape sous sa forme spectrale, où seule sa voix intervient. En Ottavio, Juan Francisco Gatell impose une présence forte et complexe – même quand la mise en scène lui impose tenue de cuir et talons aiguilles -, et un timbre très lyrique. Un peu timide à l’acte I, Lenneke Ruiten, qui fait ses débuts dans Elvira, révèle des aigus plus assurés et un timbre charnu qui promet. Remplaçant au pied levé un Robert Gleadow accidenté, Alessio Arduini fait le boulot dans Leporello et se montre de plus en plus à l’aise au fil de la soirée. Quant à Simona Šaturová, elle incarne avec courage et mordant, par la grâce d’une voix somptueuse, une Anna ambiguë, finalement proche de Don Giovanni dans son désir d’extrême.

Mais c’est le rôle-titre qui remporte la palme. Don Giovanni animal, cruel, paumé, touchant même, quand l’espace d’un échange d’identité avec Leporello, il oublie sa cécité, Björn Bürger séduit quoi qu’ il fasse. Sa voix, d’une santé insolente, aux graves renversants, épouse avec bonheur les couleurs multiples de sa partition. Il suffit de le voir et l’entendre chanter sa sérénade face public, se prenant peu à peu au jeu de son propre discours amoureux, pour adhérer totalement à cette caractérisation si juste et nuancée. 

Un trompeur de Séville sans cape ni épée, mais entouré d’artistes burlesques, compagnons et compagnes d’infortune ou manifestants type FEMEN, ce Don Giovanni-là n’est jamais gratuit, et a su créer le trouble, la surprise, avec une audace bienvenue. 

Prochaines représentations : les 3, 12, 15, 24 et 28 mars. 

Infos et réservations  ici

Crédits visuel:  © Forster / La Monnaie De Munt.

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