Mode
Guy Laroche : l’expression « fait maison » n’a jamais aussi bien porté son nom

Guy Laroche : l’expression « fait maison » n’a jamais aussi bien porté son nom

27 février 2020 | PAR Cloe Assire

Paris. 31 rue François Ier. 16h. Les riches et vieillissantes clientes de la maison Guy Laroche patientent pour la présentation de la collection automne-hiver 2020-2021 sous l’œil curieux des employés de Courrèges massés sur les balcons juste en face. Alors que le consumérisme pousse les créateurs à se réinventer sans cesse, Richard René, directeur artistique de Guy Laroche depuis 2017, entreprend un retour aux sources sous un air de remise en question en pleine urgence climatique…

39 millions de tonnes. C’est la quantité de vêtements jetés dans le monde chaque année. Mais c’est aussi le chiffre clef que le créateur tente d’instiller à travers cette collection pas comme les autres. Pour l’appréhender, il ne faut pas regarder devant mais bel et bien derrière. Derrière car c’est là que se trouve l’Histoire d’une maison fondée en 1957, son héritage mais aussi ses valeurs. C’est aussi là que se trouve la compréhension d’un système ayant conduit à notre mode de consommation actuel. Alors que Didier Grumbach, que l’on retrouve d’ailleurs à la présentation de cette collection, vient tout juste de publier son nouvel ouvrage Mémoires de mode – Une vie entre création et industrie, Richard René décide lui de renoncer à l’industrie. En effet, aucune production de cette collection ne sera réalisée, laissant les fidèles clientes de la maison au dépourvu.

Voilà notre curiosité bien attisée en vue de comprendre du mieux possible le concept proposé par ce directeur artistique dont le talent ne fait désormais plus aucun doute. Celui-ci nous explique qu’en arrivant aux commandes de Guy Laroche, il s’était empressé d’acquérir quatre vêtements de la marque au sein de différentes boutiques vintage. Le but n’était autre que de voir les tissus utilisés à telle ou telle époque jusqu’à ce que l’idée lui vienne de les transformer. Chaque pièce étant unique et donc non commercialisable, Richard René nous fait part des refus que ce projet essuie dès son arrivée à la maison avant d’enfin obtenir un accord cette saison. Le résultat de cette pensée qu’est la transformation contemporaine d’anciens vêtements n’est autre que Transform, une collection constituée de douze pièces vintage siglées Guy Laroche, rachetées, photographiées et transformées en utilisant uniquement les matières premières disponibles au sein de la maison. En un mot : saisissant.

Une fois les portes franchies, une longue robe beige encore en construction nous accueille, surmontée de l’indication « Fait Maison ». Cela préfigure les douze silhouettes principales présentées à la manière d’une exposition : le vêtement recréé est sur un mannequin inanimé avec, en arrière-plan, la photographie de la pièce originale. On retrouve également sur ces expérimentations la marque du sujet qu’adresse aujourd’hui Richard René : des coutures inachevées qui ouvrent une brèche entre la perfection du flambant neuf et la nature de sa matière brute. Tout est fait pour que cette présentation nous questionne sur le sens donné aux détails comme dans une exposition d’art contemporain.

S’éloignant de la stérilité moderne qui fait qu’on identifierait une création par son numéro, la maison fait le choix de baptiser ses silhouettes par des noms volontairement provocateurs que le lecteur avisé reconnaîtra peut-être : on trouve ainsi Monsieur Yves (pour Saint-Laurent), Monsieur Pierre (pour Balmain) ou encore Monsieur Thomas (pour Burberry). Le créateur agit ainsi comme s’il établissait la liste de tous ceux ayant conduit à ce qu’est la mode désormais, dans ses forces tout comme dans ses travers. Dans un mouvement d’introspection, on y trouve aussi Monsieur Guy Le Patron, incorporant à la critique le fondateur de la maison Guy Laroche pour mieux appréhender un lendemain en péril.

 

L’un des coups de coeur de la rédaction n’est autre que le look Monsieur Jean-Paul réalisé à partir d’un blouson en cuir rouge datant de 1968. Une fois repeint et recintré, appliqué sur un tissu crêpe et achevé en un trench d’agneau noir, on se retrouve avec un look moderne qui attire l’attention. On constate aussi, de par le réemploi, que l’utilisation de peau, de cuir et de fourrure, ne saurait plus poser le problème éthique que ces matières rencontrent aujourd’hui. Le réemploi serait-il ainsi la solution pour les grandes maisons ? Guy Laroche a le mérite de poser la question à l’industrie.

Notons également le rôle crucial de la bande sonore diffusée dans l’espace de présentation, nous donnant d’importantes clefs de compréhension de cette collection. Mise au point par l’équipe de designers sonores MODE-F, elle compile de nombreux extraits d’archives, la voix de Karl Lagerfeld résonnant à la manière d’un leitmotiv. “Il faut faire autre chose”, “Ce que j’aime c’est faire”, “Quand il y a de l’argent, autant le dépenser”, “Je ne regarde jamais en arrière” répète le Kaiser sur fond de tissu déchiré et de papier froissé. Indéniablement, la guerre est ouverte : non pas à la fast fashion, ce qui est uniquement le cas habituellement, mais à l’ensemble de ce système consumériste, y compris donc la concurrence directe et historique de Guy Laroche. La critique principale de Richard René réside dans les rythmes effrénés de création : quoi de mieux en effet que l’exemple de Monsieur Karl, véritable boulimique artistique pour qui les limites budgétaires et matérielles n’existaient pas ?

 

Quatre nouveaux modèles, moulés dans le même tissu beige, viennent cependant conjuguer renaissance et récupération. Le créateur décide de revenir à l’essence même de la couture – la coupe – quitte à construire les pinces du vêtement à l’extérieur, sans les dissimuler donc, en vue de leur apporter une dimension esthétique au-delà de la technique.  Sans pour autant inhiber sa créativité, il se force ainsi à construire, transformer ou réutiliser à partir de ce qui a déjà été fait et cela bien au-delà de l’appropriation des codes de la maison Guy Laroche. Ces quatre silhouettes préfigurent donc le nouveau tournant désiré par Richard René, suscitant la curiosité de la rédaction après un concept d’une telle finesse ne s’arrêtant pas aux enjeux commerciaux. 

A contre-courant de ses pairs, Richard René et la maison Guy Laroche tournent le dos à la boulimie créatrice et regardent l’histoire pour tenter d’apporter des réponses aux problèmes d’aujourd’hui.

Visuels : © IC Paris

 

 

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