Opéra

Œdipe au Festival de Salzbourg : Une distribution somptueuse évolue dans l’univers étrange et coloré d’Achim Freyer

Œdipe au Festival de Salzbourg : Une distribution somptueuse évolue dans l’univers étrange et coloré d’Achim Freyer

22 août 2019 | PAR Paul Fourier

Il eut été dommage, cette année au Festival de Salzbourg, de passer à côté de l’occasion qui nous était donnée d’assister à une représentation d’Œdipe de Georges Enescu. Cet opéra, créé en 1936 à l’Opéra de Paris, n’est que trop rarement représenté sur les scènes européennes et l’univers, créé pour l’occasion par Achim Freyer, nous plonge dans un retour au mythe iconoclaste mais extrêmement juste.

L’opéra était donné dans le Felsenreitschule, une salle qui est, à elle seule, un décor incomparable. L’édifice, ancien manège, construit en 1693 abrita l’entraînement de la cavalerie de l’Archevêque de Salzbourg ; son fond de scène avec ses quatre-vingt-seize arcades est creusé dans la roche de la montagne qui surplombe les salles principales du Festival.
La mise en scène de ce singulier et irracontable Œdipe était confiée à Achim Freyer, un vétéran de la scène allemande dont l’univers baroque est un cocktail pictural étonnant nourri d’influences circassiennes et de marionnettes grandeur nature. Nous sommes transportés dans un monde étrange (une planète pourrions-nous presque dire) dans lequel notre homme contemporain est absent et mais où les dieux, les rois de la Grèce antique et autres protagonistes sont de curieuses créatures. Leurs mouvements obéissent à une étrange chorégraphie dont le rythme étiré, comme une cérémonie expiatoire, est au moins autant imposé par les caractéristiques des costumes que par l’action. Il n’y a, dans ce ballet parfois funèbre, toujours coloré, rien qui choque tant il colle à la lente progression du drame d’Œdipe et de son destin implacable, énoncé dès le début par le Prophète Tirésias. Ramenés nous-mêmes au rang de l’enfant qu’est le héros au début du récit, nous assistons émerveillés (ou agacés pour certains) à la peinture mouvante que Freyer nous offre, même s’il faut avouer que nous n’en comprenons pas toutes les intentions. L’esthétique, omniprésente et presque barbare, donne au mythe d’Œdipe, revisité par Enescu, une dimension fantasmagorique.

La distribution, exemplaire, se plie (littéralement) aux exigences du plasticien et l’on imagine (comme en témoigne les propos recueillis de Eve-Maud Hubeaux, Sphinge formidable) ce jeu total dans lequel les mouvements entravés doivent se combiner aux exigences du chant dans cette partition, conçue en vingt-six ans, foisonnante et nourrie de nombreuses inspirations musicales de ce XXe siècle torturé.

Ce « monodrame avec personnages secondaires » repose essentiellement sur les épaules de l’interprète d’Œdipe. Et Christopher Maltman est, en tous points, extraordinaire, faisant fi de la lourdeur et de la longueur de ce rôle monstre et nous gratifiant d’un français superbe (qui tranche avec le désastreux langage émis la veille dans Médée). Le baryton épouse, avec la même énergie, chacune des humeurs du héros tragique, de la jeunesse triomphante et de la splendeur du fils puis du roi jusqu’à la révélation de son horrible situation de parricide et d’inceste, la chute, l’errance et la rédemption. Les autres interprètes qui gravitent autour du héros, même ramenés au rang de personnages secondaires, n’en tiennent pas moins leur rôle avec panache. John Tomlinson est un Tirésias splendide dont la voix caverneuse sort des entrailles de la terre pour asséner ses imprécations. Brian Mulligan interprète Créon, ce félon, avec toutes les ambiguïtés nécessaires alors que Anaïk Morel, cette habituée de Carmen et Charlotte, sait où puiser pour donner à Jocaste l’humanité de cette mère et femme malmenée. Eve-Maud Hubeaux est une sphinge joueuse qui tantôt enjôle, tantôt rugit, tantôt expire dans des sonorités que seul un monstre hybride est capable de produire. Chiara Skerath est une Antigone touchante et devient maternelle lorsqu’elle mène et défend son père sur les chemins d’Athènes. Vincent Ordonneau campe très bien ce berger désobéissant, perché dans sa niche, qui, en sauvant la vie d’Oedipe, a précipité le drame et contribué à forger le mythe. On n’oubliera pas non plus, dans nos éloges, David Steffens (le grand prêtre), Michael Colvin (Laïos), Gordon Bintner (Phorbas), Tilmann Rönnebeck (le veilleur), Boris Pinkhasovich (Thésée), Anna Maria Dur (Mérope), le Salzburger Festpiele und Theater Kinderchor et et le Konzertvereinigung Wiener Staatsopernchor tant la distribution vocale, soliste ou chorale donne à cet Œdipe une homogénéité qui fait récit et nous entraîne sur les chemins de ce mythe monstrueux mais merveilleux.
Dans la fosse, l’orchestre du Wiener Philharmoniker, dirigé par Ingo Metzmacher, est en grande forme, faisant briller cette partition foisonnante, jouant des nuances écrites et la parant de toute la luxuriance requise sans jamais écraser nos solistes qui évoluent dans leurs tenues baroques et merveilleuses.

Ce spectacle, que d’aucuns auront vu comme une farce grotesque, touche assurément le cœur de l’homme (et de la femme) qui descend, quoiqu’il soit forcément tenté(e) de le nier, d’Œdipe le maudit.

© SF/Monika Rittershaus

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