Opéra
Katia Kabanova à Salzbourg… Puissance et limpidité.

Katia Kabanova à Salzbourg… Puissance et limpidité.

09 août 2022 | PAR Paul Fourier

L’opéra de Janacek fait l’objet d’une production forte, à la fois simple et remarquable de Barrie Kosky et bénéficie d’une distribution hors pair, en tête de laquelle évolue une Corinne Winters incandescente.

Katia Kabanova est l’un des chefs-d’œuvre de Leos Janacek un chef-d’œuvre court, ramassé, en somme, un opéra totalement abouti. L’histoire de Katia, tirée de L’Orage, une pièce d’Alexander Ostrovski, est simple ; c’est l’une de celles dans laquelle – comme souvent à l’opéra – l’amour conduit à la mort.
Katia est mariée au pitoyable Tikhon flanqué de sa mère, l’acariâtre Marfa Ignatevna – Kabanikha -, une bigote exécrable qui a la particularité de haïr beaucoup de monde et, en premier lieu, sa belle-fille. Katia va s’évader de son triste foyer pour connaître, dix jours durant, l’amour avec Boris, un homme qui n’a aucun avenir à lui offrir. Rongée par le remords, Katia finira ses jours en se jetant dans la Volga.
On dit parfois que pour Kabanova, Janacek s’est inspiré, entre autres, de Madame Butterfly ; il est vrai que l’on retrouve chez les deux femmes une résolution similaire, qui les conduira à la mort. Certes, dans les deux cas, le poids de la société est important, mais ici, c’est plus le sentiment de culpabilité que l’amour qui terrassera Katia.

Avec sa partition, Janacek a réussi à marier les extrêmes, à se faire le peintre, sur partition, d’ambiances et de sentiments différents, et surtout, de l’évolution de l’esprit de Katia. S’il y a de la rudesse, on y trouve aussi, parfois, de la douceur ou de la mélancolie. La musique enrobe les voix, et la richesse orchestrale est fascinante.
De fait, le chef tchèque Jakub Hrusa emporte, ici, très haut, le Wiener Philharmoniker. Comme un horloger qui déplace délicatement des éléments fragiles, il exclut toute emphase ; il nous accompagne au plus près, avec un usage subtil des cordes, des cuivres et des percussions.
De son côté, le chœur de l’Association de l’Opéra de Vienne agit comme un double des figurants présents sur le plateau.

Les artistes évoluent au milieu des mannequins et Barrie Kosky touche au plus juste

Barrie Kosky, en effet, frappe un grand coup avec sa mise en scène… dans laquelle ne figurent pratiquement que les solistes, et un escadron de mannequins, tous tournés vers le si beau mur de la Felsenreitschule. Ces mannequins apparaissent alors comme une jungle d’où émergent les différents protagonistes. Ils en sortent, y rentrent, y disparaissant ou s’y cachant. Ces mannequins représentent « les gens ». Ils nous tournent le dos, comme ils paraissent avoir tourné définitivement le dos à Katia. D’ailleurs, il n’est pas inutile de rappeler qu’à la mort de celle-ci, comme si aucune émotion n’était présente dans communauté, Kabanikha remercie simplement les villageois de leurs services. Ainsi, Kosky nous dit que, dans l’histoire de Katia, on voit beaucoup de monde et que, pourtant, paradoxalement, la ville semble déshumanisée.
Hormis la présence de ces « gens », le plateau présente des espaces nus. Dans ces espaces, les solistes s’expriment simplement ; ils courent, se touchent. Tout cela est, à la fois, d’une étonnante simplicité et d’une force évidente.
Tout aussi simplement, les changements de scène sont, eux, ponctués par l’ouverture et la fermeture du grand et léger rideau de scène de la Felsenreitschule. Depuis les cintres, le plafond de projecteurs parfois descend, parfois s’éloigne, mais, à l’évidence, que cela soit en gros plan ou en plan large, le manque d’humanité n’éclaire pas plus.
Avec son extraordinaire talent, Kosky respecte la force intrinsèque de l’œuvre et refuse les ruptures ; il nous propose un continuum qui ne nous écarte pas du drame linéaire ainsi projeté.

Et, il y a ces acteurs-chanteurs. Tous magnifiques !

Il y a ainsi, le repoussant Saviol Dikoï, l’oncle de Boris, incarné un Jens Larsen parfait, même lorsqu’il rampe et adopte une attitude masochiste quand il rencontre Kabanikha ; il y a Vania Koudriach et Glacha, la servante des Kabanov, les excellents Benjamin Hulett et Nicole Chirka.
Il y a Jarmila Balzova qui, de sa voix claire et lumineuse, apporte la fraicheur de la jeunesse, l’insouciance sexuelle de Varvara, cette insouciance qui perdra Katia.

Jaroslav Brezina, quant à lui, campe Tikhon le mari de Katia. Il sait insuffler à son rôle, tant la faiblesse de caractère du personnage que l’amour désespéré qu’il ressent encore pour sa femme.
L’autre homme, c’est David Butt Philip qui donne la réplique de l’amant à Katia. Un être finalement transparent, mais il lui suffit de prendre la voix de l’amour pour nous séduire dans la seule scène où Katia touche fugacement au bonheur.
Il y aussi la sèche et monstrueuse Kabanikha… interprétée par Evelyn Herlitzius ; Elle est celle qui ne recule devant aucun excès, devant aucune raucité, celle qui, par moments, atteint incarne la quintessence de la laideur faite femme, et cette laideur alors, paradoxalement, devient éblouissante.

Corinne Winters, torche humaine

Lorsque l’opéra commence, Katia est assise, pensive, sur le bord du plateau. Est-elle inquiète ? Désemparée ? Son regard est fixé sur la fosse d’orchestre, comme si elle observait les flots de la Volga, prêts à l’emporter.
Cette femme frêle qui va se consumer, c’est Corinne Winters.
Femme frêle, certes !, mais d’une puissance incroyable et maîtresse d’un jeu qui donne à Katia tous les éléments de son instabilité et de son besoin d’évasion. Pendant l’heure quarante que dure l’opéra, Winters va explorer toutes les dimensions du personnage et nous emporter alors, avec elle. Sa Katia grandit pendant l’opéra ; la soprano alors, nous emmène avec elle, sur son chemin difficile, escarpé. Usant d’abord de ses aigus limpides qui montre la douceur et la fragilité de Katia, la voix se transfigure, se tend, lorsqu’elle sombre dans l’extrême désarroi où l’a conduit sa hardiesse à s’émanciper de son foyer destructeur. Elle se révèle alors telle la tragédienne qu’il fallait rencontrer ici, dans cette production.
Lorsque Barrie Kosky la place au centre d’un carré lumineux, la lumière du projecteur exalte alors la présence de cette merveilleuse artiste.
Corinne Winters, cette année, faisait là ses débuts au Festival de Salzbourg. L’on peut dire qu’elle restera l’une des figures marquantes de l’édition 2022.

Une mise en scène simple, lisible, mais puissante parce qu’elle ne rajoute que peu à la force intrinsèque de l’œuvre, un orchestre somptueux, des interprètes magnifiques en tête desquels une artiste habitée… sur le plateau et dans la fosse, tout était finalement réuni pour rendre un très bel hommage à Janacek et à son chef-d’œuvre.
Au moment du bilan, incontestablement, Katia Kabanova restera, avec Le Château de Barbe-Bleue, mis en scène par Romeo Castellucci, l’un des éléments majeurs de la cuvée 2022 du Festival de Salzbourg.

Visuels : © SF / Monika Rittershaus

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Paul Fourier

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