Opéra
Grigorian puissance trois, dans Il trittico à Salzbourg

Grigorian puissance trois, dans Il trittico à Salzbourg

08 août 2022 | PAR Paul Fourier

Pour ces représentations données dans le Grosses Festpielhaus, Christof Loy illustre fidèlement les trois pièces de Puccini sans les explorer plus avant, quand la direction orchestrale joue d’une certaine grandiloquence, pas forcément inadaptée. Dans une série de distributions globalement satisfaisantes, brille la lumière (parfois noire) d’Asmik Grigorian.

L’« opéra » Il Trittico restera pour toujours une énigme et un cas d’espèce. Au début du XXe siècle, Puccini, qui a l’intention de réaliser ce triptyque, veut s’inspirer de Dante ; finalement, il jouera de ses rencontres (notamment avec le librettiste Giovacchino Forzano) pour finaliser cet étonnant composite. Dramatiquement, l’on passe du drame sordide à la légèreté macabre, tout cela étant baigné – comme le souligne Andrew Davis dans le programme du spectacle – d’un pessimisme, voire d’un nihilisme, en phase avec l’époque de la composition.
La conception accouchera 18 ans après que le compositeur ait décidé du principe par une Première donnée en 1918… sur la scène du Metropolitan Opera de New-York, cela en raison de la première Guerre Mondiale qui vient de profondément secouer l’Europe. Quoi qu’il en soit, même si ces œuvres ne sont pas aussi connues que les grands classiques du maître, l’on ne peut qu’être subjugué par la luxuriante complexité de cette somptueuse écriture musicale.

En revanche, la longue genèse compliquée du Triptyque a abouti à une hydre à trois têtes, de registres différents, qui n’est pas sans poser des problèmes à tout metteur en scène qui en hérite.

Christof Loy en fidèle illustrateur de didascalies

En l’espèce, Christof Loy choisit la facilité… en se bornant à illustrer les trois histoires, sans y ajouter aucune aspérité d’interprétation contemporaine et cela a pour effet un résultat finalement assez froid… La grande scène du Grosses Festpielhaus n’aide, certes pas, le metteur en scène qui, dans la première et la dernière pièce, semble paralysé par les dimensions, se bornant à placer quelques mobiliers (dont l’inévitable lit de feu Buoso Donati) qui occupent l’espace sans toutefois, l’animer. La seule pièce de décor vraiment spectaculaire figure dans Il tabarro et c’est une – encore – figurative, mais imposante péniche.

Lui comme Franz Welser-Möst, le Chef, ont pris le parti de suivre un déroulé Gianni Schicchi, Il tabarro et de finir par Suor Angelica. L’on termine ainsi la représentation dans le drame mystique plutôt que dans la légèreté d’escrocs arrosés par leur propre mesquinerie. Pour les spectateurs qui sont habitués à l’ordre inverse, le fait est que d’aller de la comédie vers le drame apparaît comme un choix qui trahit aussi un état d’esprit et semble donner la prééminence au Puccini sombre plus qu’à son alter ego plus facétieux.
Scéniquement, on ne trouve aucune sortie de route dans Gianni Schicchi et la farandole de la famille Donati se déroule dans une chorégraphie classique autour du lit de Buoso. Dans Il Tabarro, Loy s’autorise seulement une illustration singulière de Paris entre le cabaret et le circassien.
Dans Suor Angelica, la description de la vie au couvent frise l’ennui, mais cependant, l’action qui connait une accélération avec l’arrivée de la Princesse et la métamorphose d’Angelica, aboutit à une conclusion originale, conclusion où elle connaîtra l’aveuglement qui la dissociera tant des mondes ouatés et autoritaires du couvent, que de sa déshonorante vie passée.
En revanche, Loy a indéniablement placé ses atouts dans une direction d’acteurs tirée au cordeau, dans laquelle chacun joue sa partition avec excellence. Ainsi, chaque pièce a sa locomotive, le Schicchi truculent de Misha Kiria, les Michele de Roman Burdenko et Luigi de Joshua Guerrero dans Il tabarro aux côtés d’une Amisk Grigorian incandescente qui, à elle seule, attire la lumière dans Suor Angelica, allant jusqu’à éclipser la grande Karita Mattila.

En toute fluidité, Grigorian passe d’une femme à l’autre

Car, incontestablement Grigorian est la Reine de la soirée, confirmant ainsi son talent polymorphe pour celle qui sait passer du russe avec Lisa de la Dame de pique au tchèque avec Rusalka et ici, à l’univers puccinien.
Contre toute attente, alors que d’ordinaire, c’est un soprano léger qui assure le rôle, dans Gianni Schicchi, en modulant subtilement sa voix corsée, elle parvient à colorer, sans le dénaturer, le caractère assez insouciant de Lauretta.
Une fois de plus, l’on constate que la force de Grigorian n’est pas de posséder un timbre particulièrement beau – pas plus qu’une grande palette de couleurs – mais sa force est de savoir parfaitement se fondre dans la peau de ses personnages, tel un caméléon, tout en usant d’une présence scénique hors du commun. Ce soir, elle est trois femmes, de la plus insouciante, Lauretta, aux deux prisonnières, l’une, Giorgetta, de sa condition maritale et sociale, l’autre, Angelica, de sa prison-couvent. C’est avec un naturel désarmant que succède à Lauretta, une héroïne volontaire, voire délurée, qui rêve de Belleville, mais ne peut guère descendre plus loin que sur le quai où est amarrée sa péniche. C’est alors un chant lancé à la volée, d’une puissance presque animale, qui l’habite.
Dans Suor Angelica, elle apparaît d’abord comme transparente, nonne au milieu des nonnes en uniforme, uniforme dont elle se débarrassera pour se vêtir d’une robe noire, simple et chic, défaire alors ses cheveux et fumer une cigarette. Si l’on ne devait retenir qu’une image forte de la mise en scène épurée de Loy, c’est celle-ci, celle de cette transfiguration, celle d’un être qui a perdu son identité et qui redevient femme. Dans une hallucinante scène finale, elle transforme en évidence un improbable retournement de situation, en allant chercher, au tréfonds de son corps, une expression vocale qui traduit toutes les étapes – du désespoir à l’exaltation – par lesquelles passe Angelica.

Autour de La femme, des hommes primaires, des religieuses… et une tante

Dans Gianni Schicchi, de la famille Donati, la distribution va du bon (notamment la Zita d’Enkelejda Shkosa) au relativement médiocre (le Rinuccio sans éclat d’Alexey Neklyudov) et c’est, comme il se doit, le Schicchi de Misha Kiria qui attire à lui la lumière. La voix sait prendre les accents du bouffon, du roublard, de celui qui évalue la partie pour fondre sur le butin. Il se révèle alors remarquable tant par sa présence massive que par les couleurs de sa voix.
Dans Il tabarro, le trio composé en son centre d’Asmik Grigorian est excellent. À gauche et à droite de cette femme qui veut retrouver du rêve et du désir se tiennent deux mâles, tout ce qu’il y a de plus primaires. Joshua Gerrero (Luigi) comme Roman Burdenko (Michele) donnent corps et voix à ces deux médiocres. L’un le fait avec la passion d’une voix de ténor gorgée de testostérone et son face à face avec Giorgetta sera alors une superbe illustration de ces magnifiques duos d’amour que seul Puccini savait écrire. Sauf que… l’un comme l’autre possède une gravité inhabituelle et profonde dans la voix, une gravité qui annonce la catastrophe. Burdenko lui, joue le « rejeté », le malheureux au fond, et l’assassin, finalement. Par les couleurs crépusculaires de sa voix, il parvient à apporter cette lumière lugubre et froide, cette lumière qui tue et oblige sa femme à voir le corps sous le manteau et à lui dire alors : « tu es enchaîné à moi ». Autour d’eux quelques beaux interprètes gravitent tels l’Il Tinca d’Andrea Giovanini, l’Il Talpa de Scott Wilde ou encore l’amante lumineuse de Martina Russomanno.
Dans Suor Angelica, cet opéra exclusivement féminin, le couvent est composé de sœurs, fort belles, chacune placée sagement à sa place, en ayant pour charge de chanter Puccini. D’Hanna Schwarz à Juliette Mars en passant de nouveau par Enkelejda Shkosa, toutes sont parfaitement à leur place dans ce concert de voix qui figure l’environnement contraint d’Angelica.

Survient alors la Princesse, cette tante antipathique et insensible. En tailleur noir, Karita Mattila en a, évidemment la présence dramatique. Il lui manque, cependant, une voix de véritable contralto pour effrayer totalement et prendre l’ascendant, ne serait-ce qu’un instant, sur sa nièce, cette nièce qui plutôt que de plier le cou, lui offre une réponse finalement volcanique… Mattila coulée, pas encore, mais touchée par Grigorian, c’est un fait…

De la direction, l’on retiendra que, à l’instar du choix sur l’ordre des pièces, Franz Welser-Möst privilégie le caractère emphatique et parfois démonstratif jusqu’au sirupeux de la musique puccinienne. Si cela convient parfaitement au tabarro, cela, néanmoins, alourdit bien trop l’ambiance pétillante et farcesque de Gianni Schicchi et entraîne Suor Angelica vers un surlignage superfétatoire du mélodrame. Comme à son habitude, Möst fait la démonstration des immenses qualités de sa phalange (ici, le fabuleux Wiener Philharmoniker), d’une luxuriance de chaque pupitre qui se détache somptueusement.
Néanmoins, l’on en oublie ce vers quoi Puccini a voulu tendre, un habit en trois pièces avec quelques subtiles pièces de fine dentelle plus qu’une clinquante robe de bal.
Le Festival de Salzbourg nous a servi là, sur sa plus grande scène, du Puccini décliné en cinémascope de multiplexe. Certes, il y avait là, une vraie et grande Star qui a démontré l’étendue de sa palette, mais la subtilité globale du propos se serait peut-être mieux épanouie sur une simple et jolie scène de quartier…

Visuels : © SF / Monika Rittershaus

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Paul Fourier

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