Opéra
Une Dame de Pique admirable en tout point à la Scala de Milan.

Une Dame de Pique admirable en tout point à la Scala de Milan.

25 février 2022 | PAR Paul Fourier

Le 23 février, sans trop nous poser de questions, nous avions encore le loisir d’apprécier une représentation de l’opéra de Tchaïkovski dirigée par le chef russe Valery Gergiev. D’autant que sa direction brillante allait de pair avec une mise en scène respectant l’ironie et les soubresauts de l’action et que la distribution était magnifique…

Ce mercredi 23 février donc, nous étions encore dans « l’avant », « avant » l’invasion de l’Ukraine par la Russie. Valery Gergiev était dans la fosse pour la première (et probablement pour la dernière fois, en ce qui le concerne) et l’on ne fit pas plus attention que cela aux quelques sifflets qui l’accueillirent lors de son entrée, sifflets d’ailleurs largement couverts par les applaudissements nourris.
À l’heure d’écrire cette critique, il s’agit bien de porter une appréciation objective sur sa manière de diriger la musique des compositeurs russes, et, tout particulièrement Tchaïkovski avec cet opéra funèbre qu’est La Dame de Pique. L’on se gardera donc d’altérer nos sentiments sur cette direction – disons-le magnifique ce soir – par notre rejet de ses prises de position politiques et par le sort qui sera le sien les jours suivants, au regard de sa proximité avec Vladimir Poutine. (*)
L’on profitera, par ailleurs, de cette parenthèse politique pour souligner que la grande majorité de la distribution de cette soirée était russe et que si la qualité globale du spectacle n’est sûrement pas étrangère à cet état de fait, chacun des artistes doit être dans une situation singulière – voire délicate – vis-à-vis de la mère patrie, avec de gros risques à la clé.
Que vont-ils devenir dans les jours qui viennent ? Que risque le mari d’Asmik Grigorian, metteur en scène critique du pouvoir russe et actuellement à Moscou ? Ces questions se posent malgré l’éviction prévisible du chef d’orchestre et vont bien au-delà de la pérennité d’une Dame de Pique dont les représentations futures sont, de fait, devenues compliquées.

La musique malgré les bruits de guerre

En ce début de représentation donc, Gergiev montre que sous sa baguette, l’opéra va évoluer dans des eaux tourmentées ; dès les premières mesures, en effet, l’orage gronde déjà dans la fosse. Toute la soirée durant, sa capacité à accorder les grands ensembles d’instruments, tout en surexposant fréquemment les cuivres et les percussions, va s’avérer remarquable. Lorsqu’il accompagne le tumulte qui rugit dans la tête d’Hermann avec son obsession des « Tri karty » (trois cartes), Gergiev n’hésite pas à saisir le public à la gorge par la tension qu’il insuffle. Lors du second tableau de l’acte II, dans la chambre de la Comtesse, l’orchestre va savoir s’alléger et prendre alors des couleurs soutenues, mais inquiétantes, les cordes vibrantes annonçant de funestes évènements.
Au dernier acte, dans un souci permanent des contrastes, l’orchestre se fera d’abord tonitruant dans la fête qui bat son plein dans la salle de jeu, puis ne relâchera pas la pression, soutenant un Hermann alors littéralement prodigieux d’attitude provocante puis suicidaire.
Dans ce tableau musical merveilleux, l’on relèvera, néanmoins un accroc dans la première partie où – effet d’un manque de répétitions ? – les ensembles de solistes paraissent insuffisamment réglés ce qui, par moments, aboutit à un état pas très éloigné de la cacophonie.

Hermann et Lisa, couple maudit et magnifique ; la Comtesse, parfaite sorcière

Dans le rôle d’un Hermann monolithique, Najmiddin Mavlyanov impressionne par un organe généreux, une projection exemplaire sur toute la tessiture, avec même une propension à s’élargir dans le haut du registre. Il sait, dès le début, incarner la folie qui couve dans l’esprit de cet homme, amoureux compulsif et accro au jeu et, avec une vérité troublante, pendant son solo littéralement hystérique du premier acte. Lors du duo avec Lisa du premier acte, il est sur la corde raide qui sépare la passion de la démence, à la fois admirable et inquiétant.
Au début de l’acte III, confronté au fantôme de la Comtesse, il a clairement basculé puis, à la toute fin de l’opéra, sa voix vibre dans une ardeur à abattre les cartes d’une force superlative, avant de mourir, encore en proie à la folie dévastatrice qui l’habite.
Ayant survolé tout l’opéra, il recueillera, ce soir, un tonnerre d’applaudissements mérités au moment des saluts.

Lorsqu’elle paraît, d’une noblesse troublante de par sa silhouette longiligne, Asmik Grigorian éblouit d’emblée par la richesse de son timbre, foncièrement grave, mais également capable de s’élever vers des aigus plus percutants qu’élégants. Mais c’est aussi un sens inné de l’interprétation qui façonne sa Lisa que l’on ne sent jamais innocente, mais dont la force évidente sera vaincue par les coups de boutoir d’Hermann. Comment alors, ne pas se souvenir alors qu’elle est la fille de Gegam Grigorian, ténor qui enregistra, en 2005, le rôle d’Hermann dans l’intégrale de la Dame de Pique (… avec un certain Valery Gergiev) ? Dans son air du premier acte, elle ose une attitude qui exprime son caractère résolu, s’avançant en toute avant-scène, pour finir cet air tout devant, semblant-là, provoquer le public.
Ensuite, dans le duo du premier acte, en parfaite harmonie avec Mavlyanov, elle est littéralement enflammée lorsqu’elle se soumet à Hermann et l’aigu qui alors, les unit tous deux dit l’expression puissante d’une passion qui va mal tourner. Lorsqu’elle le retrouve dans la chambre de la Comtesse, c’est avec douleur qu’elle sait exprimer le choc qui la saisit devant les errements de l’esclave au jeu.
Puis, dans son grand air de l’acte III, alors qu’elle a décidé de pardonner à Hermann, sa voix, alors, s’allège totalement. Mais, subitement, une agitation trahit que ce ne sera pas si simple et Grigorian, continuant son chemin douloureux jusqu’à la mort sans se soucier de la beauté du chant, confirme alors qu’elle est une fabuleuse illustratrice des sentiments et qu’elle ne peut-être que dans son élément dans les opéras de Tchaïkovski avec leurs plongées dans les âmes humaines.

La Comtesse de Julia Gertseva est telle que l’on peut la rêver, solide, voire effrayante, avec un timbre sans une once de suavité, riche de notes graves puissantes et d’un vibrato qui sied bien à cette vieille « sorcière ». Dans sa grande scène, alors qu’elle s’est débarrassée des tissus qui voilent son visage et qu’elle retrouve sa jeunesse, elle se montre à la fois magnifique et glaçante lorsqu’elle égrène les noms des nobles qu’elle a jadis côtoyés à la cour de Louis XV ; tout comme lorsqu’elle enchaîne, avec la prégnante mélancolie de l’air de Richard Cœur-de-Lion de Grétry et ressuscite, alors, le passé révolu des derniers feux de la monarchie française.
Enfin, à l’acte III, sa manière de dévoiler le secret des trois cartes d’une élocution mécanique, finit de traduire l’appropriation totale du personnage par l’artiste.

Des rôles secondaires, mais exemplaires

Dans le rôle du Comte Tomski, Roman Burdenko se montre plus efficace que subtil, mais la voix puissante impressionne malgré tout, lorsqu’il décrit la vie supposée de « la Vénus Moscovite » comme dans son air du dernier acte.

Véritable contralto, Elena Maximova conduit Pauline, une fois encore magnifiquement accompagnée, sur des rivages beaucoup moins enchanteurs que ce qui est parfois donné, avec sa romance lourde de tragiques pressentiments. Cela ne l’empêche nullement d’alléger sa voix et de servir d’amples aigus dans la plus joyeuse chanson qui suit alors.

Alexey Markov lui, est également parfaitement en adéquation avec un Prince Yeletski qu’il interprète avec une grande classe ; sa voix chaude sait traduire son émotion lorsqu’il apparaît désabusé face au visage douloureux d’Asmik Grigorian.

La gouvernante d’Olga Savova rejoint brillamment cet « escadron » de voix graves qui participe au ton crépusculaire de l’opéra. Quant aux compères, Chekalinski, Sourine, Tchaplitskii et Naroumov (Evgenij Akimov, Alexei Botnarciuc, Sergey Radchenko et Matias Moncada), à Prilepa et Milovzor (Maria Nazarova et Olga Syniakova), s’il ne leur est guère aisé d’exister aux côtés des solistes principaux superlatifs, ils réussissent à incarner leurs rôles plus modestes à la perfection. Enfin, Brayan Avila Martinez apporte une touche d’exotisme ironique bienvenue, en maître des cérémonies.
Le Chœur de la Scala (dirigé par Alberto Malazzi) est brillant, souvent plus âpre pour la partie masculine, et plus enveloppant pour sa composante féminine.

Une mise en scène sifflée… et pourtant de bon niveau

On s’interroge encore sur les raisons qui, à l’issue de la représentation, conduisirent une grande partie du public à huer le metteur en scène allemand Matthias Hartmann (alors que Gergiev lui, était ovationné).
Si sa mise en scène n’est pas franchement classique, elle n’emploie pas plus les chemins du Regietheater et cela convient à La Dame de Pique. Certes, les grandes parois couvertes de néons et parfois recouvertes de grands rideaux ne reflètent pas vraiment une esthétique Russie du XVIIIème siècle. Mais leurs mouvements sont tout à fait compatibles avec l’enfermement psychologique qui saisit les personnages à des moments-clés.
Là n’est cependant pas l’important ; il réside dans une capacité à donner aux scènes toute la puissance requise et, parfois même, aussi, à gommer certaines faiblesses de la partition. Ainsi, l’on ne se plaindra pas, notamment, du fait que le ballet (interminable et probablement composé pour des raisons conventionnelles) fasse l’objet d’une certaine distance, voire ironie… ce qui nous permet de ne pas sombrer dans le plus profond ennui. De même, les suivantes et camérières de la Comtesse, dans le second tableau de l’acte II, obéissent à une chorégraphie qui souligne la part d’ironie qui entoure les mouvements de l’inquiétante femme. Il y a également de très bonnes idées telle, par exemple, celle des figurants qui se couvrent les yeux au moment de recevoir la Tsarine, ne découvrant, ensuite, à sa place, qu’une Comtesse fantomatique. Par ailleurs, la direction des ensembles est réalisée avec une véritable force qui se mue, parfois, en une agitation utile et parfaitement chorégraphiée, lors des moments de fêtes (le bal, le début du dernier acte). Enfin, la direction d’acteurs des solistes est également excellente, car elle se concentre, en permanence, sur la complexité, voire la violence des rapports entre les protagonistes et il faut dire qu’elle est là, aidée par des chanteurs totalement investis.

Après la Thaïs de la veille, avec cette Dame de Pique, la Scala démontre encore un niveau d’excellence vérifiée par le choix des artistes qui se produisent sur sa scène. Nul doute que ce moment aura été bénéfique aux spectateurs, qui le lendemain seront cueillis par de terribles bruits de guerre.

(*) Pour rappel, le maire de Milan, Giovanni Sala et le surintendant de la Scala, Dominique Meyer, ont demandé à Valery Gergiev le 24 de clarifier ses positions sur l’invasion de l’Ukraine… et, à cette heure, nous ne connaissons toujours pas sa réponse.

Visuels : © Brescia-Amisano / Teatro alla Scala

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