Opéra
Une Rusalka de chair et de tulle au Teatro Real de Madrid

Une Rusalka de chair et de tulle au Teatro Real de Madrid

14 novembre 2020 | PAR Paul Fourier

En tenant compte des directives du gouvernement espagnol, et après le Bal masqué de Verdi à la rentrée, le Teatro Real persévère à mettre en oeuvre son programme 2020-2021. L’ambition ne faiblit pas et cette Rusalka affiche un plateau éblouissant mené par Asmik Grigorian, une ondine-ballerine qui brûle les planches.

Alors que la seconde vague de l’épidémie fait rage en Europe, il reste des théâtres du continent pour dérouler ambitieusement leur programmation. Le Teatro Real de Madrid est de ceux-là. Tout en respectant des précautions maximales et alors qu’ailleurs les distributions sont parfois frappées de la malédiction de la Covid, il affiche Rusalka d’Antonin Dvorak avec celle originellement prévu. Ainsi les artistes furent par exemple testés le matin même de la représentation et, à chaque étage du Real, des procédures strictes sont mises en œuvre pour la sécurité de chacun. Mais comme les coups du sort ne sont pas tous à mettre au crédit du virus, il y eut également, lors de la Générale, la rupture des tendons du talon d’Achille du ténor, Eric Cutler. C’est, finalement, avec des béquilles qu’il assura, courageusement, cette première.

Le metteur en scène Christof Loy quitte les rivages de la basique histoire de ce conte étonnant pour s’attacher à sa symbolique psychanalytique ; le conte de fées devient alors le processus intérieur dont souffre l’héroïne ; et le sujet s’y prête avec une créature d’un monde souterrain qui veut connaitre l’homme et l’amour charnel, mais qui, pour y arriver, doit perdre sa voix ; pour se racheter d’avoir gouté au fruit défendu, elle devra soit tuer le Prince inconstant, soit se résoudre à vivre dans un monde désincarné. Chez Loy, ce sont les passions humaines qui sont mises à nu ; ainsi, la pureté de Rusalka s’oppose-t-elle à la faiblesse des hommes, à leur goût pour le mensonge, la duplicité, la jouissance et l’infidélité, plutôt qu’au grand amour recherché par l’héroïne.

Rusalka, la danseuse frigide face au monde pervers des hommes

L’Opéra commence dans un théâtre imaginaire, abandonné, voire fossilisé, qui connut ses heures de gloire. Il est désormais peuplé de ballerines fantômes et d’une curieuse famille : Rusalka, une jeune fille qu’un handicap physique empêche de danser et ses deux figures parentales, Vodnik, le père castrateur, et Jezibaba, une vieille soubrette du théâtre pathétique et sans glamour, dont on se demande si elle sort d’un film de Fellini ou d’Almodovar, et qui vit dans un passé miteux. Rusalka veut réaliser ses rêves, mais cette transgression – prendre le contrôle de son destin comme une héroïne d’Ibsen – aura un prix bien trop élevé. Elle sera projetée dans un superbe théâtre, clinquant, où la fête s’oppose à son univers, certes ennuyeux, mais serein et transparent. Devenue une danseuse étoile, parée de son habit de tulle blanc, elle ne symbolisera finalement que la froideur – voire la frigidité -, son incapacité à s’exprimer, et en conséquence, son impossibilité à rendre les sentiments de son Prince. Face à elle, la pulpeuse Princesse étrangère qui ne doute pas, étalera sa féminité et ira, elle, droit au but. Ce sont alors deux figures féminines qui s’affronteront et l’homme choisira l’incarnation de la sexualité libérée à la pure et timide jeune fille qui, pathétiquement, tentera de le séduire par des pointes et des entrechats, son vocabulaire de danseuse.

La si belle histoire de la soprano muette

Car l’une des extraordinaires caractéristiques de l’opéra Rusalka est d’avoir un passage où l’héroïne, la soprano, est muette pendant la partie cruciale de l’intrigue ! Comme le dit le directeur du Teatro Real, Joan Matabosch, « Dans un opéra, le silence du protagoniste est une malédiction, égale à la pénitence de l’enfer ». «Pourquoi votre étreinte me refroidit-elle, pourquoi avez-vous peur de céder à la passion ? » demande le Prince à Rusalka qui, totalement déstabilisée, se sent comme une actrice qui, au milieu d’une représentation théâtrale, ne se souvient plus des paroles de son scénario. « Accablée par son éloquence et son pouvoir de persuasion, Rusalka se tait devant l’homme de ses rêves », dit Loy.

Ainsi, alors que nous devons ingérer cette passionnante lecture, la mise en scène de Christof Loy, au début déconcertante et pas toujours lisible, s’avère pertinente par les situations qu’elle met à jour et par la force du propos. D’autant que ces options sont portées par une équipe entièrement dévouée à cette lecture et vocalement, comme physiquement, totalement idoine.

La tragédienne Grigorian et le fragile Prince Cutler comme deux pièces d’un même puzzle

Asmik Grigorian incarne une Rusalka atypique. Ce n’est pas la beauté de la voix, cet atout mis en avant par bien d’autres dans la prière à la lune, qui caractérisera son ondine, mais bien sa force dramatique. Grigorian est une bête de scène ; son chant ne vise pas à nous ensorceler ou à nous apitoyer, mais à nous frapper, à montrer la souffrance de cette jeune fille impuissante. Elle subjugue par sa puissance émotionnelle de révolte souvent violente. Cette Rusalka a un pied dans le conte, mais c’est une Cendrillon toute de frustrations et de révolte qui accomplit cruellement son destin. Elle ne se contente pas de chanter, mais, en artiste totale, elle joue et danse sans être gauche. En un mot, elle interprète dans la plus belle acception du terme.

Eric Cutler, pourtant physiquement diminué en cette première, lui donne une réplique parfaite. Par le fait d’un hasard malheureux, ses béquilles, accessoires forcés du jour, accentuent encore l’humanité de ce grand échalas pris aux pièges de ses fragilités. Vocalement, Cutler n’est jamais spectaculaire même si la voix est fort belle. Il brille par un talent à dire, à exprimer, à traduire faiblesse et souffrance et colle, à la manière de deux pièces d’un puzzle, à Grigorian la tragédienne.

Une distribution sans failles

Les autres rôles s’inscrivent dans la même veine, et ce, à un point tel que l’on ne distingue aucune faiblesse dans la distribution réunie pour cette Rusalka. Dans son costume de femme un peu vulgaire, Katarina Dalayman est une Jezibaba parfaite. La wagnérienne qu’elle est met ses atouts maitres dans la balance, sans cependant oublier les nuances de ce rôle tragi-comique. Karita Mattila affiche toujours ce timbre aussi pulpeux que le personnage qu’elle interprète et, dans un rôle court qui doit néanmoins fortement exister, c’est son incroyable présence qui la caractérise. Probablement poussée en cela par la peinture que Loy fait du monde superficiel dans lequel le Prince évolue, l’on pourra néanmoins être gêné par sa propension à surjouer là où les autres affichent tant de sobriété.

Comme, avec un art abouti du casting, les choix artistiques ont, avant tout, été faits pour faire coller les artistes au personnage, le Volnik de Maxim Kuzmin-Karabaev doté d’une voix peu séduisante, mais tranchante est totalement ce père aux accents cruels qui martyrise sa fille.

Pas un des seconds rôles ne fait baisser le formidable niveau de la distribution madrilène

Le couple formé par le garde-chasse de Manel Esteve et la cuisinière de Juliette Mars est non seulement désopilant, jouant brillamment dans la cour du burlesque sans jamais céder quoi que ce soit à leur formidable interprétation vocale. Le chasseur de Sebastià Peris et sa belle voix de baryton rejoint parfaitement cette équipe irréprochable.

Jamais hédonistes, le choeur et l’orchestre de Teatro Real sous la direction du directeur musical de l’Opéra de Madrid, Ivor Bolton, sont également les grands artisans de cet étonnant spectacle transféré du monde magique à l’intérieur confiné d’un théâtre. Force, couleurs, ampleur parfois étouffante, rien ne manque à cette lecture musicale ensorcelante.

Quand le réel rejoint l’artifice du théâtre

Une représentation de spectacle vivant est un édifice fragile. Et c’est en plein milieu du troisième acte que l’inattendu s’invita dans la fosse sans que l’on comprenne tout de suite ce qui se passait. Le chef interrompit la représentation pendant quelques minutes avant de s’excuser et de reprendre pour la fabuleuse fin où Rusalka et le Prince peuvent enfin se parler et finalement s’aimer avant que lui ne meure. Ivor Bolton venait d’avoir un malaise (léger, semble-t-il) et cela nous rappela, si besoin est, qu’exercer le métier de magicien pour ces artistes n’est pas un chemin de roses en cette période si difficile.

Les incidents de parcours de la vraie vie rejoignaient le propos de l’opéra qui met à jour les faiblesses de l’humanité ; et l’on admirait les artistes qui s’étaient battus passionnément pour nous enchanter et nous rendre heureux de voir la vie et l’art l’emporter une fois de plus.

Le spectacle sera diffusé sur Mezzo Live HD le mercredi 25 novembre à 19h30.

© Monika Rittershaus

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