Opéra
Mahagonny corrosif par Barrie Kosky

Mahagonny corrosif par Barrie Kosky

28 octobre 2021 | PAR Nicolas Chaplain

À la Komische Oper, Barrie Kosky révèle, avec simplicité et gravité, l’essence de Grandeur et décadence de la ville de Mahagonny de Bertold Brecht et Kurt Weill. Il livre une lecture radicalement sombre de l’œuvre et fait le portrait féroce d’une société malade – la nôtre ? – pourrie par l’argent et le consumérisme, pervertie par l’action de l’Homme.

Assurément, il n’est pas facile de mettre en scène une pièce dont l’objet est un mirage. Fondée par trois truands en cavale dans le désert d’Alabama, la cité de Mahagonny se révèle vite être un modèle d’illusion et de vanité. Barrie Kosky, dont on peut aussi voir L’Opéra de quat’sous au Berliner Ensemble, signe une version très noire et désespérée de l’opéra. Son Mahagonny se joue dans un espace vide, débarrassé du folklore et des clichés liés au théâtre brechtien et au cabaret berlinois (les tenues pailletées en sont juste un clin d’œil). Ainsi le metteur en scène parvient à exprimer la modernité de l’œuvre, exhaler sa violence et sa pertinence. Il préfère au burlesque et au rire des couleurs beckettiennes, une scénographie aride et chiche, des costumes ternes et des néons crus. L’ambiance de ce Mahagonny est plutôt claustrophobique et apocalyptique.

La veuve Begbick (Nadine Weissmann), Moïse (Jens Larsen) et Fatty (Ivan Tursic) décident de fonder un paradis pour consommateurs dont les petites pièces de monnaie, sonnantes et trébuchantes, circulent dans des seaux métalliques. À Mahagonny, tout est permis pour qui a de l’argent. On paie pour accéder aux fontaines à gin, à rhum et à whisky et pour coucher avec les filles. Il n’y a pas de valeurs, pas d’amour dans cette ville où ni le prêtre ni le rabbin ne sont des remparts. Les hauts miroirs déforment, agrandissent, démultiplient les personnes et les ombres, créent des images cauchemardesques, reflètent l’égocentrisme de cette société. On se goinfre, on fait l’amour, on se bat et on se saoule sans retenue. On sacrifie une bête pour répondre à l’appétit insatiable du peuple. Jack meurt d’indigestion, la tête dans les entrailles du bélier. Joe s’écroule lors d’un combat de boxe. Puis il advient que Jim Mahoney a les poches vides et ne peut plus payer sa boisson et ses dettes. Il est alors condamné par une justice corrompue.

Pour Barrie Kosky, Jim n’est pas un simple jouisseur anarchiste. Sa vision du protagoniste est plus subtile, plus complexe. Jim est un homme blessé, écœuré, inadapté. S’il pisse sur le pianiste en frac qui joue sur un piano à queue, c’est ici plus par détresse que par provocation. Jim est un existentialiste, un poète qui chante avec une douce nostalgie les forêts d’Alaska sous la neige, un marginal qui ne troque pas son jean et sa chemise de bûcheron contre les vêtements noirs uniformes que tous les habitants adoptent. Il devient un bouc émissaire. Fouetté, les mains nouées, abandonné par ses amies et lynché par la foule, il est une figure christique. Les fondateurs de la ville lui crèvent les yeux. Lors d’un tableau lent et terrible, les habitants se passent successivement un couteau et chacun, à son tour, enfonce la lame dans le dos, le ventre, la cuisse de Jim qui s’écroule au sol recouvert de sang, L’image effroyable – sorte d’ecce homo – est saisissante et bouleversante.

Le chœur de la Komische Oper tient une place importante dans cette œuvre collective. Le couple central est formé par Nadja Mchantaf (Jenny), très à l’aise, et Allan Clayton, violent et tendre, vigoureux et déchirant. Vocalement très en forme, son jeu théâtral est également impressionnant. L’orchestre, dirigé par son chef Ainars Rubikis, évolue volontairement crescendo pendant toute la représentation pour culminer lors du final (timbales menaçantes et trompettes tragiques), quitte à être lent ou à freiner les chevaux dans la première partie.

Le Mahagonny amer et féroce de Barrie Kosky interroge plus que jamais la responsabilité de l’homme capable du pire en exposant les œuvres ou les manœuvres collectives, les dangers d’une pensée uniformisée, d’un égoïsme extrême. « L’ouragan est mauvais. Le typhon l’est encore plus mais le pire c’est l’homme » dit Brecht.

Visuel : © Iko Freese/drama-berlin.de

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