Opéra
Anna Bolena sous l’oeil d’Elisabetta à Genève

Anna Bolena sous l’oeil d’Elisabetta à Genève

28 octobre 2021 | PAR Gilles Charlassier

Le Grand-Théâtre de Genève met à l’affiche une nouvelle production d’Anna Bolena dirigée par Stefano Montanari, et réglée par Mariame Clément, qui fait planer l’ombre de sa fille Élisabeth sur le destin de la reine.

L’opéra de Donizetti Anna Bolena fait partie, avec Roberto Devereux et Maria Stuarda, de ce que l’on appelle communément la « trilogie des reines », associée à la dynastie Tudor. C’est d’ailleurs dans cette optique cyclique qu’Aviel Cahn et le Grand-Théâtre de Genève ont confié Anna Bolena à Mariame Clément. La metteur en scène française a ainsi choisi d’insérer au cœur de la narration le regard d’Élisabeth, la fille de la souveraine encore enfant lors de la condamnation à mort de sa mère. Mais le dispositif ne se réduit pas à un ajout soumis au réalisme temporel, un avatar d’Élisabeth I à l’âge mûr apparaît également aux côtés de la petite fille, comme un signe du prolongement de la fatalité par-delà les générations.

La scénographie rotative en boiseries bleu Holbein dessinée par Julia Hansen fait se succéder les différents espaces du drame, dans une réinterprétation contemporaine de la Renaissance ou de l’âge Baroque, sous les lumières d’Ulrik Gad, au diapason des couleurs du décor. L’une des faces est tapissée de faune et de flore comme un cabinet de curiosités flamand – ou les tatouages de Percy. Celle d’apparat est habillée de trophées de chasse, tandis que l’espace intime est meublée d’un vaste lit. La maîtrise des mouvements d’ensemble rappelle avec à-propos la surveillance morale et politique de la cour, contraignant la vie privée. Sous une apparence de relative sagesse visuelle, le spectacle tisse un récit psychologique polyphonique habilement construit, qui aurait pu se passer de simplifier sinon trahir le languissement amoureux de Smeton sur le mode masturbatoire. La dissimulation du page derrière le rideau réserve en revanche une tonalité chérubinesque non dénuée de pertinence dans la collision des sentiments.

Dans le rôle-titre, Elsa Dreisig fait valoir une sensibilité frémissante, et affleurer d’intéressants ressacs affectifs. La vocalité ne correspond peut-être pas aux archétypes du bel canto, mais se distingue par une appréciable musicalité expressive, que l’on retrouve dans la Giovanna Seymour de Stéphanie d’Oustrac. Si l’on décèle quelque raideur au début de la soirée, la mezzo française prend progressivement ses marques dans un répertoire nouveau pour elle et restitue avec intelligence la complexité du personnage, perceptible dans les inflexions de l’émission et d’un chant attentif au verbe.

Le Smeton de Lena Belkina équilibre juvénilité et homogénéité sur toute la tessiture. Seul de la distribution à ne pas être en prise de rôle – avec le Riccardo Percy d’Edgardo Rocha, dont la clarté de l’éclat ne dissimule pas la fragilité émotionnelle, esquissée avec tact – Alex Exposito impose l’autorité puissante un rien monochrome d’Enrico VIII, avec un grain vocal où la vigueur et la densité prennent le pas sur la couleur. Membres du Jeune Ensemble du Grand-Théâtre, Michael Mofidian et Julien Henric ne déméritent aucunement en Lord Rochefort et Sir Hervey. Préparé avec précision par Alan Woodbridge, le chœur participe pleinement à la dynamique du drame.

A la tête de l’Orchestre de la Suisse Romande, Stefano Montanari, qui vient pour la première fois à Genève, n’hésite pas à moduler l’orchestration et confier certaines articulations au pianoforte pour souligner les tensions expressives de la musique. Le chef italien confirme son irréductible instinct théâtral, défiant le fétichisme de la partition. On peut discuter les artifices et les in(ter)ventions, mais reconnaissons que cela sort l’opéra du risque de la torpeur muséale qui le guette, qu’Aviel Cahn, fidèle à son parcours, entend bien conjurer. Cette Anna Bolena moins consensuelle qu’il n’y paraît ne le démentira pas.

Gilles Charlassier

Anna Bolena, Donizetti, Grand-Théâtre, Genève, jusqu’au 11 novembre 2021.

© GTG / Monica Rittershaus

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Gilles Charlassier

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