Opéra
Lise Davidsen à Gaveau : une grande wagnérienne, pas dans son élément chez Verdi

Lise Davidsen à Gaveau : une grande wagnérienne, pas dans son élément chez Verdi

13 octobre 2022 | PAR Paul Fourier

Depuis quelques années, la soprano d’origine norvégienne enthousiasme le monde lyrique avec ses Sieglinde, Elisabeth (de Tannhaüser), Chrysothemis, Ariane, Leonore… Son incursion dans le répertoire italien pour son récital à la salle Gaveau est, en revanche, loin de convaincre.

De Lise Davidsen, on se souvient, encore impressionné, qu’elle fit trembler les murs de l’Opéra Bastille, en novembre 2020, lors d’une Walkyrie à huis clos ou qu’elle a délivré de très beaux lieder de Strauss à la Philharmonie de Paris en 2019 et 2021. Elle fut aussi une très sensible Ellen aux côtés du Peter Grimes de Jonas Kaufmann au Wiener Staatsoper. Ceux qui, cet été, ont pu l’écouter à Bayreuth ont confirmé qu’elle est une wagnérienne d’exception. À 34 ans, avec ce beau « CV » qui lui vaut d’être, d’ores et déjà, comparée aux plus grandes, sa voie semble toute tracée dans un répertoire germanique.

Néanmoins, Lise Davidsen a consacré en 2021, chez Decca, une bonne part de son album au répertoire italien. Ce témoignage avait déjà laissé dubitatif.
En ce 11 octobre 2022 à Gaveau, pour la première partie de soirée, le récital de la soprano repose sur Verdi. Et si elle y recueille les acclamations du public, force est de constater que la voix n’y est pas adaptée. Car les extraits choisis du Ballo in maschera et de Don Carlo rencontrent deux écueils : d’une part, il y a cette impression de rencontrer deux voix en une, chaque passage du piano au forte semblant déclencher une ouverture subite des vannes, menant le personnage vers une surpuissance contrainte, voire incontrôlée – et qui plus est entachée d’un surprenant vibrato – comme si l’art des nuances nécessaire chez Verdi, ne pouvait définitivement pas trouver sa place.
De l’autre, même si l’exercice du récital reste artificiel et que la soprano n’a pas interprété ces rôles en scène, l’incarnation demeure superficielle et les expressions de la soprano nous renvoient l’image d’une Amelia et d’une Elisabetta dont on aurait gommé les doutes et contradictions, pour n’en faire que deux femmes en colère.

Paradoxalement, tandis que l’organe peut être torrentiel, c’est lorsqu’elle choisit la prière d’Otello et reste alors en totale maîtrise de mezza voce, qu’elle réussit à mieux convaincre. Cela étant, Desdemone est une héroïne qu’il faut faire vivre durant tout un opéra et, à l’écoute de son Amelia et son Elisabetta, il est peu probable que le personnage puisse être abordé sur scène avec intégrité.
Enfin, même en passant à Puccini, ce n’est guère le Vissi d’arte donné en bis – morceau, disons-le, malheureusement bien trop rabâché -, qui nous permet de nous extraire de l’impression ressentie d’un exercice de style dont il est difficile de tirer des conclusions quant à l’adéquation future de cette voix avec le répertoire italien.

Le bonheur de retrouver l’allemand…

La deuxième partie nous fait heureusement basculer dans un univers bien plus excitant.
Avec le Freischütz, la Walkyrie et Tannhaüser, c’est alors une artiste qui maîtrise en tous points la voix et l’incarnation des personnages.
Coutumière du rôle, même dans les seules deux minutes où Sieglinde chante son amour pour Siegmund, l’artiste s’anime et se projette en situation.
Son Agathe est certes, pleine de santé, mais il n’y a là nullement à redire tant l’enthousiasme de la jeune fille est naturel et balaye tout sur son passage.
Quant à l’air d’Elisabeth, il nous vient à l’esprit que s’il existait un test pour éprouver la résistance des murs d’une salle à la voix, avec cet air, Davidsen pourrait s’y prêter ! Au-delà de la boutade et de l’impression stupéfiante ressentie par le public, l’enthousiasme porté par une expression torrentielle, ici totalement adaptée, sont précisément les qualités où elle assure une incarnation parfaite de l’héroïne.
Cette démonstration de force nous fait regretter que le choix n’ait finalement pas été fixé sur un programme uniquement consacré au répertoire allemand, programme qui, espérons-le, lui aurait aussi rouvert les portes d’une grande salle parisienne dans ce même répertoire. Car, si l’on sait gré à la salle Gaveau d’avoir eu la bonne idée d’inviter l’artiste, l’on doit reconnaître que la voix de Mme Davidsen sera plus à son aise dans des espaces plus vastes.

L’Orchestre Appassionato, dirigé par Mathieu Herzog, est lui, par sa composition, bien adapté à la salle Gaveau. Sa force repose principalement sur un très bel effectif de cordes qui montre son excellence dans l’ouverture du Freischütz. Bien que très bien exécutée, une ouverture de grand opéra telle que celle des Vêpres Siciliennes apparaît encore comme trop ambitieuse pour respecter l’acoustique du lieu, sans saturer l’espace sonore.
Certes, on l’a bien compris, le récital visait avant tout à mettre le public KO par uppercuts plus qu’à trouver de justes équilibres. À entendre les acclamations des spectateurs présents, la première partie du contrat fut remplie. Mais, à trop courir après cela, il est regrettable de ne pas être plus soucieux de la réussite stylistique du passage d’une artiste trop rare à Paris et qui a tant de choses à offrir. Au risque alors, de laisser au public, des impressions mitigées…

Visuel : © Paul Fourier

 

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