Opéra
Peter Grimes à l’Opéra de Vienne : la fête musicale et vocale de Britten.

Peter Grimes à l’Opéra de Vienne : la fête musicale et vocale de Britten.

31 janvier 2022 | PAR Paul Fourier

Le chef-d’œuvre de Britten est porté par une équipe vocale irréprochable et une direction d’élite. Il est seulement dommage que la mise en scène ne soit pas plus affûtée.

Composé en 1945, Peter Grimes, premier chef d’œuvre de Benjamin Britten, est fort d’un livret exemplaire et d’une musique fascinante.
Dans un village côtier, se font face une société étriquée, intolérante et un mystérieux pêcheur qui réunit tous les défauts pour leur déplaire. Au centre se trouvent l’enfant et la femme, Ellen, qui tente, envers et contre tous, de concilier les contraires.
Comme souvent chez Britten, l’histoire est chargée de mystère et ce mystère est, là, focalisé sur le personnage principal. Mystérieux d’ailleurs, il l’est autant pour nous que pour ceux auprès desquels il vit. Et, comme tout être singulier, il provoque une incompréhension qui peut conduire à la haine. Britten, l’homosexuel, celui qui vécut une partie de sa vie à Lowestoft, un port de pêche de l’Est-Anglie, aurait-il traduit là, en partie, le rejet qu’exercèrent ses congénères vis-à-vis de l’« autre » ?… c’est fort probable.

Mais au-delà de sa singularité, ce qui caractérise fondamentalement le personnage de Grimes, c’est la violence dont il est suspecté vis-à-vis des enfants (ainsi qu’à l’égard d’Ellen), sans qu’aucune explication ne soit avancée par le librettiste, Montagu Slater, et par Britten, pour déchiffrer son comportement. Cependant, ce que pointe la communauté pour l’exclure, semble plus être sa non-intégration, plutôt que l’intérêt des enfants, tirés d’orphelinats pour être exploités et finalement fort peu considérés.

Une mise en scène bien peu lisible, mais une direction d’acteurs réussie

C’est donc bien le mystère qui est fascinant dans Peter Grimes. Malheureusement, la metteuse en scène, Christine Mielitz peine à choisir une direction dans le traitement de l’œuvre.
Elle bannit le côté figuratif, exclut toute représentation du village et de la taverne « Au sanglier », et du bateau de Grimes, ne garde qu’une petite barque. On incline alors à penser qu’elle optera pour une approche purement psychologique. C’est probablement ce qu’elle fait, mais le résultat, en l’occurrence, est fort peu lisible.
Et surtout, le décor choisi, sombre avec des parois traversées de rais de néons et des lumières incertaines tirent le spectacle vers une esthétique peu réjouissante. De surcroît, alors qu’il nous est imposé de nombreux précipités laissant les spectateurs face au rideau fermé, l’on se demande pourquoi, si l’on voulait explorer l’âme des protagonistes, il n’a pas été fait appel à la vidéo pour éclairer le propos.
Par ailleurs, certaines idées sont par trop surlignées, comme, lorsque, dans la taverne, les protagonistes ne cessent de danser afin de montrer leur côté superficiel.

En revanche, tout devient plus intéressant lorsque ce décorum disparaît et que l’action se concentre sur Grimes, l’enfant et Ellen. Et là, les face-à-face, souvent confrontations, réussissent à mettre en évidence la stricte humanité de ces trois-là…

Un duo vocal et un petit bonhomme muet, émouvants

Ellen, c’est Lise Davidsen. L’artiste fondamentalement wagnérienne (et devenue en quelques mois une référence en ce domaine) en aura sûrement dérangé certains par sa puissance. Mais cette puissance ne l’handicape nullement pour nuancer son chant ; son personnage s’avère alors d’autant plus étonnant, qu’en dépit de sa stature imposante, elle sait apporter, quand il le faut, humilité et fragilité. Le contrôle de son puissant organe se révèle remarquable tant il contribue alors à l’émotion brute d’une femme qui perd progressivement pied devant la folie de Grimes.

Jonas Kaufmann incarne un Grimes dont le cheminement psychologique est tout à fait captivant ; la montée de la violence sera alors parfaitement portée par sa voix qu’il réussit à moduler de la plus belle des manières. Néanmoins, Jonas Kaufmann aurait pu éviter de faire appel à ses habituels piani qui sont, certes, sa « marque de fabrique », mais qui, alors, ne s’imposaient pas.
C’est dans la dernière partie lorsque la colère est suivie du drame, puis de l’accablement et de la résignation, jusqu’au naufrage, que Kaufmann déploiera tout son art. La voix, alors, sait évoluer du fortissimo chargé de rage au son quasi assourdi de l’extrême lassitude.

À côté de ces deux artistes magnifiques, on ne peut manquer de citer Florens Siener, le jeune comédien qui tient le rôle du petit John. Extraordinaire d’interprétation, de son regard triste, il semble implorer sa mère et son père de substitution et contribue là, indéniablement, à provoquer l’émotion qui nous saisit devant l’inexorable marche de son destin funeste. Sa présence mérite amplement d’être saluée, tant il réussit à constituer le chaînon manquant, dans une histoire qui traite aussi de l’enfance maltraitée, sans pour autant lui donner la parole.

Une pléiade de seconds rôles excellents

Et… il y a les villageois. Bryn Terfel incarne Balstrode, l’une des rares personnes sensées du village ; aux côtés d’Ellen, il tente d’apporter de la mesure dans le traitement qui est fait à Grimes. Sa voix toujours puissante, son timbre si robuste le placent en position de roc au milieu de la tempête.

Parmi les multiples rôles de villageois (quatorze « au compteur »), l’on admire l’interaction de chacun et la richesse du chant global (auquel contribue le chœur du Staatsoper), tout autant que les singularités bien affirmées, du vénéneux Bob Boles de Thomas Ebenstein au touchant Ned Keene de Martin Hässler, des déchaînées « tantine » et ses deux filles (Noa Beinart, Ileana Tonca et Aurora Marthens) à l’imposant Swallow de Wolfgang Bankl, qui tous, excelleront. Quant à Stephanie Houtzeel qui, par sa voix acide, semble plus regarder vers Weill et Brecht que vers Britten, elle complète finalement, par son excentricité, le piteux tableau de personnages qui s’égayent dans la taverne.

Britten magnifié par l’orchestre et sa cheffe

Il faut, bien-sûr, souligner que l’éclatante réussite de l’entreprise repose aussi sur l’orchestre du Wiener Staatsoper et sur la cheffe Simone Young. Wagnérienne, straussienne, elle est également une spécialiste d’un répertoire plus contemporain comme Korngold, Schoenberg, Henze et bien sûr Britten.
Précise, capable tant de faire émerger la multitude de sonorités, que de dégager de la puissance brute, elle façonne chaque facette d’une partition qui va de la comédie musicale au drame noir, tout en assurant, en permanence, un souci des chanteurs qui évoluent sur scène. Elle éclaire la musique de Britten, la magnifie et nous permet de savourer pleinement cette partition de génie. Quant aux trois interludes, ils correspondent à autant de mini pièces symphoniques dont on aurait écouté les prolongements pendant des heures.

Ainsi, si l’on ne doute pas que la présence et prise de rôle de Jonas Kaufmann aura attiré des spectateurs qui n’iraient pas forcément voir un opéra de Britten, ce n’est que satisfaction de constater que cette entreprise ne s’est pas limitée à la performance de la star et que tous les artistes auront globalement donné au public une démonstration vocale et musicale de haut vol.

Visuels © Wiener Staatsoper / Michael Poehn

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Paul Fourier

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