Opéra
Salomé souillée et réinventée à l’Opéra de Paris

Salomé souillée et réinventée à l’Opéra de Paris

19 octobre 2022 | PAR Paul Fourier

L’Américaine Lydia Steier fait réagir en interprétant le livret de l’opéra de Strauss et en livrant une version provocante, mais passionnante. Dans le rôle-titre, Elza van den Heever est incandescente et magnifique d’abandon.

À la base, Salomé est un opéra dérangeant. Déjà à la création, la chanteuse principale refusait de réaliser la danse des sept voiles pour des raisons de moralité et, alors que le livre de Wilde n’avait pu avoir accès aux scènes britanniques, l’opéra sera interdit de séjour aux États-Unis de 1907 à 1924. Par ailleurs, l’œuvre possède une part de mystère, car les actes de la Princesse peuvent être diversement interprétés. Le plus souvent l’on considère que celle-ci, rudoyée et insultée par le prophète, se venge en le faisant exécuter, donnant ensuite libre cours, dans une scène finale baroque et barbare, à son désir de posséder ce qu’il reste de son corps. La dimension sexuelle de l’acte est parfaitement évidente et renforcée par une musique intense et heurtée.
En 2022, la dimension extrême de l’œuvre n’est pas une découverte et le message de l’Opéra de Paris déclarant que « certaines scènes présentant un caractère violent et/ou sexuel explicite peuvent heurter la sensibilité d’un public non averti. » n’a en soi, rien d’inhabituel. Ceci étant, l’alerte annonce aussi que, de ce point de vue là, nous allons être particulièrement servis. Enfin, si l’on se place sous l’angle du marketing, le message peut même faire partie de l’entreprise et viser à titiller les bas instincts et le voyeurisme du spectateur… On est souvent friand de s’encanailler dans un spectacle trash… ce qui permet ensuite, offusqué, de se défouler en conspuant la mise en scène.

Lydia Steier n’évolue pas dans les sentiers battus et la représentation s’inscrit dans une relecture assez radicale (dont il est important de ne pas tout dévoiler, car, indéniablement, la surprise fait aussi partie du spectacle).
L’action se déroule dans un lieu clos, un bunker froid aux hauts murs de béton, un décor impressionnant conçu par Momme Hinrichs. Dans cet espace (que l’on peut assimiler au château de Salo de Pasolini et dont on imagine que l’on ne peut pas s’en échapper), une collectivité travestie et dépravée, réunie autour d’Hérode et Hérodias, se distrait en moult sévices, viols et meurtres. C’est la toute première partie du spectacle, certainement la moins intéressante, car les scènes proposées, quoique peu ragoutantes, attirent le regard au détriment de ce qui se passe en contrebas à savoir la prise de contact de Salomé avec Jochanaan, un Jochanaan qui éveille indéniablement son désir sexuel traduit en un acte masturbatoire.
Cette partie met néanmoins en place le contexte. Traditionnellement, dans l’opéra de Strauss, les deux parents, renvoyés au rôle de figurants malsains, sont peu effleurés et c’est Salomé qui apparait abominable en raison de son acte final. Dans les évangiles selon Marc et Matthieu, la décapitation de Jean-Baptiste fut ordonnée par Hérode à la demande sa belle-fille (dont le nom n’est pas cité), elle-même influencée par sa mère Hérodias. Chez Steier, Salomé est la progéniture de monstres. Elle rejette ce qui se passe autour d’elle et est aussi leur victime. Ce faisant, Steier décide de renverser la charge et de déplacer la focale de l’inhumanité. Enfin, l’on peut même imaginer que, malgré l’ambiance orgiaque dans laquelle elle évolue, Salomé est restée, par défi, complètement vierge et est à la recherche d’une échappatoire à sa condition et au monde en décomposition qui l’entoure. Cette échappatoire pourrait être Jochanaan…

Une danse des sept voiles en forme de transe sexuelle

L’une des scènes importantes de l’opéra de Strauss est la danse des sept voiles, une danse où Salomé dévoile son corps à son beau-père pour obtenir ce qu’elle veut. Chaque interprète, chaque metteur en scène tente, en général, de proposer une vision de cette danse. À Aix-en-Provence, cet été, et à l’inverse d’ici, nous étions dans une forme de suggestion onirique.
En s’offrant, de manière qui plus est incestueuse, Salomé donne (volontairement) quelque chose de précieux en échange de quelque chose d’encore plus précieux. Ce faisant, elle entame là un voyage sans retour, excitant dans cette quête, forcément paroxystique (voire orgasmique). Elle ne s’interdit rien et peut se délester de tout car cela ne semble plus avoir d’importance.
Chez Steier, ce sera ici la scène la plus décapante – et choquante pour ceux qui considèrent que les limites avaient déjà été largement franchies par Wilde et Strauss. Salomé offrira ce qu’elle a de plus précieux et scellera le sort – voyeurs et acteurs – de ceux qui l’ont obtenu.
La suite de la mise en scène est surprenante (et mérite d’être aussi peu dévoilée que possible), car, en opposition aux actions sans amour de ses parents et de leur troupe, Salomé en accédant à Jochanaan, réalise finalement son seul et ultime acte d’amour dans un sublime liebestod (qui rappelle celui d’Isolde dans la mise en scène de Viola et Sellars). Cette scène conclusive, désormais débarrassée des miasmes et créatures monstrueuses, s’opposant en tous points à ce qui nous était montré au début, est d’une beauté à couper le souffle. Salomé s’échappe de son monde, l’anéantit même, et la jeune fille nous est ainsi rendue dans une dimension libre et pure.

Des interprètes prêts à aller au bout de l’enfer

Pour se plonger dans ce voyage extrême au bout de la nuit, de l’horreur et de la salvation, il fallait des interprètes prêts à tout.
Parmi les monstres, il y a le couple qui se vautre dans la fange à tout moment… infernal, ignoble, lubrique, sauvage, exhibitionniste.
Hérodias, c’est Karita Mattila. Elle, qui fut en 2003 une Salomé magnifique (et déjà bien impudique), prend un (malin) plaisir à incarner, toutes prothèses mammaires dehors (les costumes délirants et baroques sont de Andy Besuch), la femme dont les actes sexuels tristes, excessifs et pathétiques semblent usés jusqu’à la corde. Dans un clin d’œil, elle esquisse même quelques mouvements de danse sur le podium, souvenir fugace de son effeuillage passé. Vocalement, elle use de ses encore indéniables atouts pour fournir à la Princesse-mère les éructations nécessaires.
Son époux, incarné par John Daszak (déjà Hérode à Aix), se vautre dans tous les excès. La voix claironnante est à l’unisson du geste et traduit avec un talent malsain le rôle ignoble de celui qui déflore sa quasi-fille. Il nous met mal à l’aise et concourt à la tension glauque qui s’installe.
À leurs côtés, les cinq juifs (Matthäus Schmidlechner, Éric Huchet, Maciej Kwasnikowski, Mathias Vidal et Sava Vemic) sont formidables et les deux soldats (Dominic Barberi et Bastian Thomas Kohl) impeccables dans leur basse besogne tout comme le sont les décadents Nazaréens, Luke Stroker et Yiogo Ioannou.
En face, il y a l’homme perdu, le seul qui, dans un monde de chaos, se fait des illusions : c’est le magnifique Tansel Akzeybek qui incarne Narraboth.
Quant au page qui, à la toute fin, jouera un rôle déterminant, il est interprété par Katarina Magiera avec sa voix chaude et puissante.
Le rôle de Jochanaan est difficile (ne serait-ce que parce qu’il chante souvent hors champ). Sans être stupéfiant, et – disons-le – un peu éclipsé par le reste de la mise en scène, Ian Paterson donne de la dimension à ce prophète réduit à être le figurant qui subit le déchainement des autres protagonistes mais à conduire la Princesse Salomé sur le chemin de l’amour.

Elza van der Heever, artiste investie, vierge grandiose

Et, bien sûr, il y a Elza van der Heever qui tient la scène d’une main ferme et assurée. Elle est la femme volontaire qui choisit son destin, écarte le stupre pour se frayer son chemin et atteindre ce qu’elle cherche. Vocalement, elle s’inscrit plutôt dans une tradition wagnérienne que mozartienne, plafonnant vite dans les aigus, mais avec un medium qui emporte tout sur son passage. Dramatiquement, elle est l’interprète idéale pour ce que veut lui faire porter Steier. Son engagement est total et les acclamations qu’elle reçoit à la fin saluent plus encore qu’une incarnation, une véritable performance.

Enfin, dans la fosse, à la lecture extrême de la metteuse en scène, Simone Young répond par une direction fiévreuse qui ne recule pas devant les excès. C’est en phase et ce que produit l’orchestre de l’Opéra de Paris, tous vents et cuivres dehors, est de la belle ouvrage.

Alors ?

Il nous reste à vous dire : « Mesdames et messieurs, bienvenus dans Salomé. Vous y verrez des choses extrêmes faites par des monstres dans un décor oppressant. Vous serez sûrement proche de la nausée et devrez faire un effort pour comprendre (sinon apprécier) le calvaire de la jeune Princesse. Et, une fois entrés, il n’y aura pas d’issue. Mais il y a des interprètes formidables et la sublime musique de Richard Strauss. Nous vous aurons prévenus ! C’est un spectacle dont vous ne sortirez pas indemne. À vous de voir ! C’est à l’Opéra Bastille jusqu’au 5 novembre 2022. »

Visuels : © Agathe Poupeney

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Paul Fourier

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