Opéra
La fête au bel canto avec Ciofi, Deshayes et leur instant lyrique à Gaveau

La fête au bel canto avec Ciofi, Deshayes et leur instant lyrique à Gaveau

14 avril 2022 | PAR Paul Fourier

Deux artistes exceptionnelles en leur royaume… une grande et généreuse soirée.

Patrizia Ciofi, Karine Deshayes, voici deux artistes pour lesquelles le bel canto s’annonce comme une évidence. Elles sont en leur domaine de prédilection et nous avaient concocté, ce soir, un programme qui nous faisait autant de clins d’œil en nous renvoyant à leur parcours et à leurs performances passées. Giulietta, Marie, Norma pour Ciofi, Romeo, Elisabetta et Adalgisa pour Deshayes, voilà des terrains connus et le souvenir de tant de belles soirées.

D’emblée, Patrizia Ciofi ne donnait  pas dans la facilité en commençant, avec ce voile dans la voix qu’on lui connait – et sur un rythme très lent -, par les deux premiers airs de la scène finale d’Anna Bolena (opéra que nous avions, d’ailleurs, entendu la veille au Théâtre des Champs-Élysées avec notamment… une certaine Karine Deshayes). S’il faut reconnaître que l’attaque fut un peu rude (comme pour l’ensemble de ses airs d’ailleurs), cela lui permettait immédiatement de « remettre l’église au centre du village » et de montrer sa technique imparable, une ampleur de voix tout à fait remarquable, une diction irréprochable et des aigus toujours aussi tranchants.

Karine Deshayes, se saisissant de l’air de Romeo à l’acte I des Capulets et des Montaigus, prouvait ensuite, qu’aussi incroyable que cela puisse paraître, elle pouvait, après avoir interprété, la veille, le rôle complet de Seymour, nous livrer une telle cabalette (« La tremenda ultrice spada ») sur un mode absolument déchainé.
S’ensuivra un duo du même opéra, tout à fait émouvant entre les deux sopranos (« Si, fuggire… a noi non resta »), rappelant quelle Giulietta fabuleuse fut Ciofi à l’Opéra Bastille… en 2008. Elle démontrera, une fois encore, l’extrême sensibilité dont elle est capable et l’absolue pureté de ses aigus. Le duo entre les deux artistes fut des plus émouvants.

Le bel canto décliné au piano avec la sensibilité d’un autre artiste

Avouons-le, accompagner du bel canto au piano relève d’une extrême difficulté tout d’abord parce que les transcriptions sont loin d’être toujours satisfaisantes, et ensuite, parce que, notamment dans les parties rapides, l’orchestre est capable de développer des couleurs que le piano peine à traduire.
Aussi, si Antoine Palloc fit de son mieux dans les airs avec les sopranos, il était particulièrement agréable de l’entendre dans cet Andante de Donizetti, un morceau beaucoup plus adapté au clavier, avec lequel il pouvait montrer une dimension de l’art de Donizetti et afficher son propre talent en une douce mélancolie.

Place aux morceaux de bravoure !

Après cela arrivèrent des morceaux de choix. L’air « Il faut partir » de La fille du régiment, l’un des plus beaux écrits par Donizetti, est d’une simplicité si étonnante que l’on peine même à comprendre comment il réussit à nous étreindre avec cette force. Et, comme une évidence, en interprète exceptionnelle qui sait traduire la plus belle des sensibilités, jouant de ses sons filés et d’aigus sur le fil, Patrizia Ciofi nous touchait au cœur.

Avec « Quant’è grato all’alma mia » d’Elisabetta, regina d’Inghilterra, Karine Deshayes retrouvait l’héroïne qui fit le bonheur des festivaliers de Pesaro en 2021, en montrant à la fois, une extrême délicatesse dans la cavatine, puis une virtuosité ébouriffante dans la cabalette. Par la même occasion, Deshayes rappelait que, grande belcantiste elle est, mais que ce don naît à sa source, avec ce cher Rossini, ce compositeur qu’elle a si souvent accompagné et magnifié.

Pour l’air qui suivait, on quittait les rivages immédiats du pur bel canto, pour le plus beau moment de la soirée, un « Caro nome » de Rigoletto d’anthologie interprété par une Patrizia Ciofi littéralement en état de grâce, avec des aigus flottants, incroyables et inaltérés.

Précédant les deux duos, celui de Norma « Mira, o Norma » et celui de Lakmé en bis, Karine Deshayes retrouvait l’air « Per questa fiamma indomita » d’Anna Bolena, air qu’elle avait interprété la veille Avenue Montaigne, dans lequel elle montrait sa maîtrise et la vigueur propre à Giovanna Seymour, dans son dilemme de femme et d’amie.

Il y a un certain temps, l’on faisait la rencontre avec ces deux artistes. Pour « la » Ciofi, l’on en est sûr, c’était en 2002, au Châtelet, alors qu’elle remplaçait Natalie Dessay dans Lucie de Lammermoor. Pour Karine Deshayes, ce devait être pour sa première Elena Montpelliéraine.
Les retrouver toutes deux, main dans la main, avec, en surplomb, leur prestigieuse carrière, fut plus qu’un plaisir. Ce fut un grand luxe dont il convient, une fois encore, créditer les organisateurs de l’Instant lyrique !

Visuel : © Olivia Kahler

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Paul Fourier

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