Opéra

Les puritains à Liége : deux étoiles dans le ciel bellinien

Les puritains à Liége : deux étoiles dans le ciel bellinien

25 juin 2019 | PAR Paul Fourier

Ce mois de juin permettait d’entendre les Puritains de Bellini à l’Opéra Royal de Wallonie. Oeuvre remarquable et l’une des plus belles du compositeur, l’opéra présente de nombreuses gageures qui donnent, à toute nouvelle production, un caractère à la fois ardu et événementiel. Vocalement, les difficultés et richesses de la partition liées à la présence d’un quatuor exceptionnel lors de la création en 1835 (Grisi, Rubini, Tamburini, Lablache) eurent et ont encore des incidences sur les exigences requises pour la distribution à réunir.

Comme souvent chez Bellini, le drame repose sur un malentendu et la folie de l’héroïne en est un axe central. Dans les Puritains, on sent, une nouvelle fois que le compositeur fut tiraillé entre les effets spectaculaires que les airs et situations produisaient pour les spectateurs, la qualité de la scène de folie dévolue à la soprano et la vraisemblance dramatique. Si, de surcroît, l’on combine à cela les multiples imbroglios et la présence de personnages non secondaires comme un baryton méchant, voire cruel, et une basse, pourtant en empathie avec l’héroïne, mais qui doit faire avec ses dilemmes, on comprendra que monter cette œuvre devient rapidement une quadrature du cercle. Aussi, dans cette débauche de sentiments exacerbés, de rebondissements indispensables et de coups de théâtre parfois extravagants, n’est-il pas forcément besoin de trop en rajouter.

La mise en scène de Vincent Boussard pêche précisément par un trop plein d’idées. Le parti pris, tout à fait contestable, d’un univers axé sur des résurgences fantomatiques de la vie même de Bellini suffirait déjà en lui-même (s’il démontrait, au demeurant, qu’il arrive à se renouveler par rapport à ses précédentes productions). Mais était-il nécessaire de projeter des images parasites omniprésentes comme un papillon et un volcan (certes le compositeur était sicilien !) en imposant, de surcroît, ce rideau translucide qui crée une distance préjudiciable entre les artistes et le public pendant une grande partie de la représentation. Enfin, l’apparition de cette Elvira double, de cette figure de la gent féminine dont le compositeur était certes très friand, devient franchement pesante au bout d’un moment.

Musicalement, le travail réalisé par la cheffe d’orchestre, Sperenza Scappucci, est absolument remarquable.

Désirant présenter une version extrêmement complète, elle prend le parti de jouer les reprises des cabalettes et les répétitions des chœurs fréquemment coupés. Si cela présente parfois plus d’intérêt pour un habitué de l’oeuvre que pour l’ensemble du public, on est, en revanche, particulièrement redevable à Scappucci de réintégrer le très beau trio (entre le ténor, le baryton et la mezzo) de l’acte I ainsi que le superbe duo entre Elvira et Arturo à l’acte III.
Si le rétablissement du finale est juste, on pourra préférer cependant la version dans laquelle la soprano domine l’ensemble comme dans l’enregistrement Decca (Bonynge avec Joan Sutherland).

Mais la gageure déterminante avec cette démarche (qui expliquèrent probablement les coupures effectuées au cours du temps – tout le monde n’étant pas Rubini ou Grisi), c’est qu’il faut littéralement des sportifs de haut niveau pour tenir la longueur sans sacrifier les défis qui sont posés.
Heureusement, la salle de l’opéra de Liège s’avère idéale pour cette partition, par sa taille et ses caractéristiques, ainsi que pour les deux chanteurs principaux qui, s’ils font et sont des miracles de bel canto, ne peuvent pas, en plus d’une partition éprouvante, se mesurer à une acoustique qui leur serait défavorable.
Il est incontestable que nous avions, pour cette représentation en forme de re-création, deux interprètes d’exception qui en plus du suraigu (attribut indispensable pour cette partition) présentent tous deux des voix et une technique totalement idoines.

Disons-le tout net : Lawrence Brownlee, vaillant de bout en bout, réalise une performance stupéfiante. Alors qu’il délivre, dès le début, un « a te o cara » élégiaque porté par le subtil accompagnement de Scappucci, tout incite à penser que l’on va atteindre ce soir des sommets et que le fantôme de Rubini n’est pas loin. La version travaillée par la cheffe d’orchestre provoquant le rajout de parties non négligeables pour le ténor, notamment au troisième acte, alors que celui-ci y est déjà très sollicité, rend la prouesse d’autant plus spectaculaire que chacune de ses interventions est admirable et qu’il parvient à tenir la longueur jusqu’à un contre-fa certes court mais bien présent. Trônant désormais au panthéon des ténors capables de se mesurer à cette partition impossible, Brownlee nous aura particulièrement impressionnés et l’on ne peut qu’espérer que celui-ci va continuer à explorer ce répertoire.

En face, tout n’est que délicatesse. Zuzana Markova démontre, une fois de plus, qu’elle est, non seulement, une des meilleures belcantistes actuelles, mais également, une tragédienne totalement accomplie.
D’une rigueur stylistique absolument irréprochable, ne reculant devant aucun obstacle, aucun trille, aucun piani, et en dépit d’aigus un petit peu rétifs au début de la représentation, elle est une Elvira à la fois fragile et résolue. Parvenant sans difficulté à traduire, vocalement et scéniquement, le caractère particulièrement instable de l’héroïne (on a du mal à compter les moments où elle sombre dans un désordre mental qui brouille ses perceptions), elle ne tombe jamais dans des débordements hystériques et subjugue par cette sobriété dramatique qui conduit à une incarnation bellinienne parfaite.
Réécouter Markova à Liège (après Zurich où elle était déjà remarquable), c’est fâcheusement aussi se rappeler qu’encore que trop peu de théâtres lyriques osent traiter ce superbe répertoire belcantiste à la hauteur et y distribuer des artistes comme elle, si imprégnés de ce talent propre à le porter et à en faire perdurer la tradition.

Face à ces deux artistes exceptionnels, il aurait, malheureusement, fallu des interprètes plus adaptés, pour les autres rôles qui sont pourtant de premiers plans. Le baryton, la basse et la mezzo n’atteignent pas, tant s’en faut, ces sommets et on le regrette d’autant plus que de nombreuses scènes s’appuient exclusivement sur eux. Doté pourtant d’un timbre assez beau, le baryton Mario Cassi est clairement en difficulté avec la technique belcantiste et la vocalisation – omniprésente notamment dans son air d’entrée – ce qui l’amène à côtoyer les marges de la justesse. Luca dall’Amico, avec son organe puissant, délivre un chant trop monochrome pour pouvoir apporter les subtilités du rôle et désarrois de l’oncle d’Elvira face a la folie de sa nièce et à la trahison supposée de Arturo.
Enfin, Alexise Yerna, si elle a une belle projection, souffre, elle aussi, d’un style bien peu adapté à ce répertoire.

Le choeur, bien sollicité dans les Puritains, est, sous la direction de Pierre Iodice, absolument admirable.  

Finalement, si ces choix contestables de distribution nous laissent un peu sur notre faim et contrarient cette envie que nous avions de tenir là une version de référence, ils n’entachent guère, compte tenu des sommets atteints par ailleurs, la superbe réussite musicale concoctée par Sperenza Scappucci et portée à bout de bras par ces deux étoiles du chant que sont Zuzana Markova et Lawrence Brownlee.

Visuel : © Opéra Royal de Wallonie-Liège

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