Opéra
Eugène Onéguine à Liège avec une distribution de grand luxe

Eugène Onéguine à Liège avec une distribution de grand luxe

29 octobre 2021 | PAR Victoria Okada

LOpéra royal de Wallonie-Liège présente un Eugène Onéguine de Tchaïkovsky d’une grande intensité avec des chanteurs de premier plan. En co-production avec l’Opéra de Lausanne, la première devait avoir lieu l’an dernier mais après une cascade d’annulations, c’est finalement Liège qui ouvre grand les portes à ce projet saisissant, dirigée par sa directrice artistique Speranza Scappucci.

Distribution de luxe

La magnifique distribution constitue la grande force de cette production, à commencer par un duo de grand luxe, Ruzan Mantashyan dans le rôle de Tatyana et Ildar Abdrazakov, dans celui du prince Gremin.

La soprano arménienne illumine la scène grâce à la droiture dans l’émission et à la technique très solide qui donne toutefois l’impression de légèreté vocale. D’une jeune héroïne avec toute sa naïveté à une femme luttant contre ses sentiments tourmentés, elle forge une Tatyana fascinante dans sa transformation. À travers cette métamorphose, elle montre une formidable capacité d’adaptation, tout en gardant une fraîcheur qui ne ternit jamais.

À ses côtés, Ildar Abdrazakov campe un prince Gremin dévoué et sincèrement amoureux de sa femme. Son unique air constitue un moment exceptionnel : outre la longueur de sa résonance impressionnante, son timbre participe à une vérité dramatique. Il séduit avec la densité et donne ainsi un exemple de ce qu’est un condensé de l’art vocal.

Dans le rôle-titre, Vasily Ladyuk montre une belle prestation mais on sent tout de même un contrôle sur le plan technique. Est-ce à cause de la froideur et de la posture quasi statique, désirées par la mise en scène, qu’il reste en retrait par rapport au duo principal ? C’est vers l’extrême fin, lorsque Onéguine est épris de Tatyana, qu’on l’entend enfin dans la pleine exploration de sa voix.

Alexey Dolgov incarne Lensky passionné. Son timbre argenté légèrement voilé, qui n’empêche pas la clarté, le distingue immédiatement. La nature de sa voix, très différente des autres personnages principaux, confère à la scène une variété saisissante de couleur.

La jeune Russe Maria Barakova (née en 1998) propose une Olga enjôleuse et indépendante grâce la richesse et profondeur de son instrument. Les spectateurs retrouvent chez Margarita Nekrasova l’image parfaite de la nourrice protectrice Filipyevna. Madame Larina de Zoryana Kushpler correspond à l’image de la femme de la vieille aristocratie ; sa technique vocale rappelle d’ailleurs celle d’une certaine époque, avec une émission caractéristique entre la poitrine et le bas de la tête avec beaucoup de vibrato. Thomas Morris tient le rôle de Monsieur Triquet en remplaçant depuis la répétition générale le chanteur initialement prévu, montrant un bon exemple de ténor de caractère.

Une mise en scène autour de la Révolution russe

Eric Vigié a placé l’intrigue autour de la Révolution russe : le premier acte à la veille de la Révolution, le deuxième au moment même du renversement de valeur et le troisième, chez une aristocratie militaire soviétique. Dans sa note d’intention, il affirme avoir voulu « imprimer à chaque acte une image de cette Russie qui s’écroulera et séparera tant de famille, d’amis et d’amants […] » et cite comme référence le film Dr Jivago. « Fini les clinolines et les grands bals pétersbourgeois, poursuit-il, Place au souffle d’une révolution qui emportera tout ». Ces scènes qui illustrent le changement de société russe comportent des éléments peu naturels qui tendent à faire réfléchir au pourquoi de ce choix, tels les danses de salon au milieu du combat révolutionnaire (anniversaire de Tatyana) ou une réunion mondaine de la Belle Époque avec des statues de Lénine et de Staline. Le manque de direction de chanteurs qui restent souvent statiques ne contribuent pas à la vivacité de l’histoire.

Dans une implantation faite de panneaux qui s’ouvrent en pivotant (ce qui donne une froideur, comme si les personnages étaient dans une cage, à moins que ce soit un symbole de leurs contraintes sociales ?), les chanteurs et les choristes sont souvent statiques… jusqu’à l’ennui. Outre un entracte de 30 minutes après le premier acte, les deux derniers actes sont séparés d’un autre entracte de 30 minutes alors qu’un précipité (ou rien du tout) pourrait mieux assurer la continuité scénique. D’ailleurs, des petites pauses fréquentes pour les changements de décors coupent déjà cette continuité et relâchent notre attention. Des échanges engagés entre certains spectateurs pendant ces changements de décors se prolongent encore quelque temps après la reprise de la musique, ce qui est fort gênant…

En revanche, nous louons le travail sur les lumières d’Henri Merzeau. Il propose une couleur pour chaque acte : le blanc pour le premier, le gris foncé pour le deuxième et le rouge pour le dernier. Dans la première partie, les images des nuages dans le ciel, projetées au fond de la scène change subtilement de couleurs selon les sentiments de Tatyana. Et c’est beau…

La direction de Speranza Scappucci pénétrée par l’âme de Tchaïkovsky

Le chœur, au début assez disparate, devient de plus en plus homogène au fils de la représentation. Ainsi, au troisième acte, les choristes forment une très belle unité qui va de pair avec l’orchestre.

Speranza Scappucci construit l’opéra avec grande conviction. Sa direction est remplie d’assurance. Elle maintient tout au long de l’œuvre une vraie harmonie entre la fosse et le plateau, ses indications aux chanteurs sont millimétrées sans que cela ne se perçoive à aucun moment étant donné qu’elle confère à chaque notre sa juste place. Sous sa baguette, les cordes sont soyeuses, l’orchestre garde un excellent équilibre entre les pupitres. Quand les chanteurs ne chantent pas, les pages symphoniques sont magnifiquement rendues, pénétrées par l’âme de Tchaïkovsky, de la mélancolie désespérée aux sautillements joyeux de danses. Tout est abouti avec une telle clarté qu’il est difficile de croire qu’elle dirige un opéra russe pour la première fois ! Ainsi, elle est en train de forger brillamment une identité orchestrale, permettant à l’Orchestre de l’Opéra Royal de Wallonie-Liège de trouver une entité sonore propre.

* Speranza Scappucci a reçu, le 28 octobre, la première édition du Prix De Sanctis Europa, décerné par la Fondazione De Sanctis en collaboration avec le Conseil des Ministres et le soutien du Président de la République italienne

** L’opéra est visible en replay sur France TV Culturebox jusqu’au 29 octobre 2022

visuels : © J.Berger / Opera Royal de Wallonie-Liege

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