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Une Fille du régiment allégée mais émouvante à Liège

Une Fille du régiment allégée mais émouvante à Liège

23 juin 2021 | PAR Philippe Manoli

L’Opéra Royal de Wallonie-Liège rouvrait ses portes au public, toujours dans des conditions restreintes, les 18 et 19 juin avec une Fille du régiment de Donizetti mise en espace, réduite dans ses dialogues, mais finalement réjouissante et émouvante.

La pandémie, qui n’en finit pas, a encore empêché la tenue de cette production dans les conditions prévues et espérées : au départ six représentations pour une reprise de la mise en scène de Corinne et Gilles Benizio (Shirley & Dino) créée aux folies d’O à Montpellier en 2018, et remontée à Avignon en 2020. Les représentations ont été réduites à deux : une sorte de répétition générale, le 18 juin, devant des journalistes, et une vraie représentation, donnée devant un public réduit, le 19. Pour compenser l’impossibilité d’accueillir tout le public prévu, la direction a choisi de faire contre mauvaise fortune bon cœur et de filmer et diffuser en direct le spectacle du 19, le streaming étant gratuitement disponible, à partir de lundi 21, sur la page de l’Opéra Royal de Wallonie.

Les conditions sanitaires ont nécessité une adaptation de la mise en scène prévue, du fait de la disposition des choristes distanciés, masculins au parterre et féminins au premier balcon ; l’orchestre occupait la scène et l’arrière-scène, protégé par un mur de plexiglas, les chanteurs étant relégués à l’espace de la fosse d’orchestre fermée. Les dialogues ont donc été réécrits par Marie Lambert-Le Bihan, à qui ont été confiés la mise en espace et les lumières. C’est donc en un temps record que cette nouvelle version a été concoctée, ce qui n’est pas sans laisser quelques traces : le raccourcissement des dialogues ampute la représentation de vingt minutes par rapport à la production avignonnaise (où Shirley & Dino faisaient quelques numéros), le personnage de la duchesse de Crackentorp est réduit à peau de chagrin. Les dialogues réécrits intègrent quelques plaisanteries en dialecte wallon, gage traditionnel pour le public, qui rit de bon coeur, mais leur sens nous échappe.

Heureusement, Marie Lambert-Le Bihan bénéficie d’une distribution aguerrie, à l’exception notable de la régionale de l’étape, Jodie Devos, qui faisait ses débuts dans le rôle de Marie. Bien sûr, une mise en espace ne pouvait pas faire de miracles, le chœur étant indisponible pour le jeu scénique alors qu’il est essentiel dans cet ouvrage particulier où il est un personnage à part entière. Peu de choses suffisent à caractériser les personnages : quelques valises et boites à chapeaux pour la marquise, un simple calot pour Sulpice, des godillots et un tablier pour Marie. Tonio, lui,  joue en smoking.  Le paysan solide de Benoit Scheuren évolue avec une fourche, une plume et un parchemin suffisent au désopilant notaire du belgissime Benoit Delvaux, et les chanteurs s’échangent un drapeau français utilisé comme tablier et comme étendard. Ils évoluent parfois sur les escaliers séparant la salle de la scène, voire dans les travées du parterre. L’essentiel réside dans les intentions de jeu, et pour cela nous serons globalement comblés.

Si l’émail du timbre de Pietro Spagnoli a bien perdu de son éclat, et la voix de sa projection, il va sans dire que sa présence scénique suffit à en faire un Sulpice convaincant, en dépit d’un accent italien très prononcé. Il émane de lui un côté paternel parfaitement en situation. Patrick Delcour est un excellent Hortensius, compassé et pince-sans-rire comme il se doit, mais sa partie en duchesse de Crackentorp en boa passe un peu à la trappe. La marquise de Berkenfield échoit, pour notre plus grande joie, comme à Avignon, à Julie Pasturaud : dès « Pour une femme de mon rang », son mezzo riche et équilibré, au timbre superbe, à la projection nette, nous venge de tant de prestations outrées et de voix usées. Sa vis comica fait mouche à chaque instant même si l’épisode de l’aveu est lui aussi hélas trop vite évacué. Mais dans la leçon de chant, Jodie Devos a une partenaire à la hauteur.

La soprano belge faisait donc des débuts attendus dans un rôle a priori très adapté à ses moyens. Plus mutine et espiègle que bourrue et garçon manqué, elle nous ravit par sa vocalité fraîche et une projection qu’on ne supposait pas aussi percutante. Le timbre est d’une luminosité magnifique, et sa technique parfaitement aboutie lui permet non seulement de nous offrir de subtiles variations d’un goût très sûr à de nombreux moments, mais plus encore de nous émouvoir dans « Il faut partir » et « Par le rang et par l’opulence » où son phrasé, son sens des nuances, de la coloration, la perfection de ses messe di voce et la longueur de son souffle nous comblent. Inutile de parler de sa diction superlative et de son art des vocalises, qui éblouit.

Son partenaire, Lawrence Brownlee, ne saurait prétendre à la même qualité de prononciation du français dans les dialogues, mais cet exotisme convient au personnage du jeune tyrolien, et dans les parties chantées le ténor américain fait montre d’une diction plus pure. Mais c’est bien sûr par sa technique rossinienne qu’il triomphe de tous les écueils de la partition, les neuf contre-ut en ribambelle de « Pour mon âme » étant une formalité pour lui, à tel point qu’il fait un long tour sur lui-même pendant le dernier ! Mais comme pour sa partenaire, c’est plus encore dans les parties les plus émouvantes qu’il convainc le mieux : « Pour me rapprocher de Marie », l’archet à la corde, nous étreint, véritable moment suspendu, grâce à un souffle uni et long, et une technique mise au service de l’expression des sentiments. Il tient ainsi parfaitement son rang de star mondiale, par la grâce d’une vocalité aussi brillante que délicate, maîtrisée et touchante, et sait former avec Jodie Devos un couple jeune et d’une fraîcheur communicative, de sorte que le trio final « Quel bonheur, quel plaisir » se retrouve en phase avec les sentiments du spectateur.

Le chœur de l’opéra royal fait son office dans des conditions difficiles, dos au public pour les hommes, sous le public pour les femmes, mais s’en tire avec les honneurs. Jordi Bernacer, à la tête de l’orchestre de l’Opéra Royal, épargne toute boursouflure à une partition qui ne demande qu’à pétiller, mais son placement inhabituel donne un impact parfois excessif à la formation liégeoise, qui ponctuellement couvre les chanteurs.

De nombreux rappels viennent saluer la prestation de l’équipe entière, récompensant un travail particulièrement éprouvant de leur part, au moment même où la maison liégeoise dévoile une saison 2021-2022 pleine de belles promesses, qui nous consolera de tant d’annulations passées.

Visuels : © Opéra de Wallonie-Liège

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Philippe Manoli

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