Opéra
Le « Voyage à Reims » célébré avec énergie sous le ciel étoilé de Pesaro

Le « Voyage à Reims » célébré avec énergie sous le ciel étoilé de Pesaro

14 août 2020 | PAR Paul Fourier

Le génial opéra de Rossini a été interprété par de jeunes chanteurs talentueux, en plein air, sur la Piazza del Popolo.

Il viaggio à Reims est une œuvre de circonstance qui fut créée par Rossini le 19 juin 1825, au Théâtre italien de Paris, à l’occasion du sacre du roi français Charles X.
Contant les mésaventures d’une bande d’aristocrates supposés se rendre à l’événement et bloqués dans une auberge, elle est l’occasion d’une succession d’airs, de duos et d’ensembles magnifiques (qui furent, pour certains, réutilisés dans le futur Comte Ory).
Alors que l’objet de l’opéra dédié à un roi (bientôt particulièrement réactionnaire) convient mal aux convictions du compositeur, l’œuvre sera retirée de l’affiche après seulement quatre représentations, puis fera quelques apparitions par la suite.
Il faudra ensuite attendre 1984 et la recréation par Claudio Abbado, ici-même à Pesaro, et avec une distribution éblouissante (Cecilia Gasdia, Lucia Valentini Terrani, Lella Cuberli, Katia Ricciarelli, Edoardo Gimenez, Francisco Araiza, Samuel Ramey, Ruggero Raimondi, Enzo Dara, Leo Nucci) pour réentendre ce chef d’œuvre qui souffre néanmoins d’une inspiration moindre en seconde partie… lorsqu’il s’agit de célébrer le sacre.
On n’en reste pas moins émerveillé par l’incroyable talent que Rossini mit en œuvre pour cet opéra atypique, le sextet du premier acte étant, par exemple, un sommet unique de virtuosité et de précision.

La situation liée au Covid-19 est particulière et, contre toute attente, fournit de belles occasions, dont celle de profiter de représentations sur la magnifique Piazza del Popolo de Pesaro, complètement bouclée à cette occasion. Après la fureur de Naples, l’atmosphère en est à l’opposé, ouatée, tranquille, à l’image de cette petite ville balnéaire.
Cela procurera des véritables moments de magie, comme lorsque le son de la harpe, et la cantilène de Corinna, se deploy ant sous les arcades, aux sons des cigales, correspond parfaitement à l’attention que porte à cet endroit Rossini à une protagoniste apportant du calme, au milieu de l’excitation qui règne dans l’auberge. La sonorisation, ici obligatoire, est d’une qualité optimale pour l’endroit et aucun incident technique ne viendra troubler cette belle soirée.

Il est inutile de préciser que, pour bien servir cet opéra, il faut une distribution des premiers rôles de haut niveau et, disons-le, celle réunie ce soir remplit globalement le contrat.
En haut de cette affiche de qualité se distinguent la Corinna de Maria Laura Iacobellis, la Comtesse de Folleville de Claudia Muschio, le Cavalier Belfiore de Matteo Roma et le Don Profondo de Diego Salvini.
Il viaggio est, en revanche, un opéra qu’il est difficile de mettre en scène en raison du statisme général (on se souvient néanmoins d’une production remarquablement drôle de Christoph Marthaler à Zurich) et celle d’Emilio Sagi, si elle respecte les standards en matière de Covid, n’a aucun intérêt.
Il est, de surcroît, regrettable qu’elle se contente souvent de placer les artistes face au public à débiter leur air, voire à cabotiner, comme avec l’air de Folleville, cette Française superficielle étant ainsi rendue encore plus caricaturale que d’habitude. On en profitera pour noter que les cibles favorites de Rossini pour cette équipée européenne seront ses futurs compatriotes, entre cette écervelée à chapeau et le cavalier Belfiore à la libido incontrôlable.

Avant l’entrée en scène des prime donne, le début de l’opéra permet de profiter des belles voix de Carmen Buendia (Delia), Valeria Girardello (Magdalena) et Alejandro Sanchez (Don Prudenzio).
Claudia Urru en Madama Cortese, si elle manque un peu d’abattage, remplit très honorablement la mission du premier et difficile grand air. C’est néanmoins à Claudia Muschio que revient l’honneur d’électriser le public avec un air d’entrée de la contessa particulièrement long (introduction, cavatine et cabalette) parfaitement exécuté, la formidable artiste possédant toutes les qualités requises : beauté du timbre, suraigus et art de la vocalise inclus.
Le contraste apporté par la voix ronde, aux nombreuses couleurs de la Corinna de Maria Laura Iacobellis, accompagnée à la harpe par Irene Plazzal, est saisissant et montre la capacité de Rossini à insuffler folie délirante autant que douceur apaisante dans ses opéras. La chanteuse nous enchante avec un air consommé de la romance sur ce coin de place vers lequel tous les regards, hypnotisés, se sont tournés.
Cela ne l’empêchera nullement ensuite d’assurer le duo hilarant avec le tumultueux cavalier Belfiore, en pleine crise de surexcitation hormonale – qui donnera de sa personne et de son physique avantageux – du brillant Matteo Roma. Le ténor, totalement à l’aise dans le rôle, possède, en plus d’un tempérament débridé, un très beau timbre, une voix équilibrée, des vocalises naturelles, un souffle à toute épreuve et des aigus lancés et tenus sans effort.
On ne retrouvera malheureusement pas la même magie au second acte, dans l’autre duo vedette de l’opéra, la marchesa Melibea (à la belle voix capiteuse) de Chiara Tirotta peinant à trouver ses marques vocales avec le ténor Pietro Adaini, aux moyens certes conséquents, mais peu subtils et aux aigus souvent envahissants.
Le Don Profondo du baryton Diego Savini, lui aussi, est brillant ; son air se moquant des protagonistes des différentes nationalités ne souffre nullement de la comparaison avec les grands titulaires du rôle. Il en possède la prononciation mordante, la capacité à se moquer des accents sans tomber dans l’outrance et ce, avec un timbre ample et riche.
Le tableau de ces beaux artistes énergiques est complété par un Nicolo Donini, quoiqu’un peu terne dans le rôle de Lord Sidney, d’un excellent Michael Borth (Trombonok) et du plutôt fade Don Alvaro de Jan Antem.
À la tête de l’orchestre symphonique G. Rossini, un Giancarlo Rizzi dansant apporte toute la fougue, l’allégresse et la frivolité qui siéent à l’œuvre. L’ensemble, enlevé promptement, mais sans précipitation, laisse à l’écriture rossinienne la faculté de toucher au but avec tant d’efficacité.
Ainsi, pris par cette légèreté comme par la douceur de l’air de Pesaro, l’on peut quitter, heureux, la belle Piazza del Popolo.

© Studio Amati Bacciardi (photos de répétitions et de représentation) 

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