Opéra
Une Tosca survoltée nous replonge dans l’art et la vie à Naples

Une Tosca survoltée nous replonge dans l’art et la vie à Naples

30 juillet 2020 | PAR Paul Fourier

Cet été, les amateurs d’opéra qui le pouvaient convergeaient vers Naples et sa Piazza del Plebiscito pour une Tosca et une Aïda réunissant la fine fleur du chant mondial. Impressions sur la deuxième représentation de l’opéra de Puccini.

Disons-le : écorchés que nous sommes, nous amoureux du spectacle vivant, par les meurtrissures d’une épidémie encore mal contrôlée, il était enfin temps de nous shooter en oxygène, de nous redonner à consommer notre drogue, alliage parfois imparfait d’art et de vie brute. D’autant que les représentations sont données en hommage aux personnels hospitaliers qui, encore aujourd’hui, combattent l’épidémie. Qu’importe – cette fois, on en rit plutôt que d’en être agacés – quand les voix des artistes doivent batailler avec des chiens, des gamins hurlants ou une ambulance toute sirène dehors. Nous sommes en Italie, nous sommes à Naples, face au Teatro San Carlo, l’un des cœurs palpitants de l’art lyrique. Naples grouille ; cela ne peut que déborder. Nous ne sommes, guère plus, d’humeur à faire la fine bouche lorsque la sonorisation – souvent très, trop présente – bouscule les équilibres, semble disjoindre les voix, de surcroît pas toutes soumises au même niveau de potentiomètre. Le procédé est inévitable dans un espace aussi ouvert. Habitude installée, cela ne nuit ni à l’œuvre, ni à l’émotion, ni à l’adrénaline emmagasinée que nous prenons plaisir à décharger, comme des amoureux qui se retrouveraient après une longue absence. C’est l’essentiel.

Finies temporairement les séances de streaming et, parfois, les épreuves qui nous furent infligées avec des retransmissions d’airs enregistrés dans les lieux les plus divers contredisant le concept même de scène de théâtre ; cette représentation est la démonstration éclatante qu’aucune technologie ne nous rapproche du vrai spectacle vivant, même lorsque celui-ci est entaché de menus désagréments.

Les artistes réunis pour cette Tosca semblent dopés, à l’extrême, par l’énergie du proche Vésuve. On se dit qu’eux aussi ont bien le droit d’être en manque après la séparation forcée avec leur public.
Le soleil se couche imperceptiblement alors que la musique de Puccini commence à résonner, sous la baguette amoureuse de Juraj Valcuha, de l’orchestre du Teatro San Carlo. Point d’église Sant’Andrea mais les protagonistes, investis, nous transportent immédiatement au cœur de l’action resserrée et parfaitement lisible de cette œuvre absolue. Angelotti paraît (excellent Riccardo Fassi), puis le sacristain de bonne tenue de Sergio Vitale et enfin Yusif Eyvazov, le Cavaradossi du jour, qui nous délivre un beau recondita armonia. Puis… d’abord, comme il se doit, en fond de scène, la Diva fait résonner sa voix ample, nous indique vite, avec un « chi e quella donna bionda lassu », qu’il y a fort à parier qu’Anna Netrebko va poser là où il faut, les accents, les nuances nombreuses qui construisent une grande Tosca.

Durant ce premier acte, on oublie peu à peu les scories extérieures, on se rend compte que la façade du Palazzo Reale est devenue plus majestueuse avec l’obscurité et qu’une pendule brille en son centre comme une lune factice qui assiste à nos agapes. Le premier acte est le prélude à la démonstration d’Anna, on subodore que la voix de Yusif, certes toujours vaillante, risque vite de nous lasser par son manque de couleurs. Ludovic Tézier paraît, au début moyennement convaincant, seulement autoritaire. Fait indéniablement défaut la dynamique qui marque l’enquête rapide du chef de la police. Mais le « Va, Tosca ! » et le Te Deum qui suivent sont du grand art ; la voix du baryton, le chœur exemplaire (direction : Gea Garatti Ansini) et l’orchestre de l’Opéra, sous la baguette extraordinaire du chef, portent la sublime musique de Puccini, sans emphase inutile.

Netrebko et Tézier au sommet.

Après un court entracte, on pénètre dans l’ACTE, l’un des plus spectaculaires, voire hystériques de l’Histoire de l’Opéra ; celui du duel à mort entre la Diva blessée et le monstre assoiffé. Certes, on peut dire qu’il manque à Ludovic Tézier les dimensions vicieuses, concupiscentes, gluantes du baron Scarpia. Le baryton n’est prosaïquement qu’un aristocrate intrinsèquement et profondément violent – de ceux qui aujourd’hui briseraient la nuque de leur femme pour un conflit ménager. Mais entre cette brute et l’héroïne au sommet de ses moyens, le duel nous emporte très haut dans des contrées où l’opéra est théâtre absolu. Dans leur affrontement, Anna et Ludovic prennent toute la lumière, nous ensorcellent littéralement et réussissent le tour de force de nous hypnotiser sans aucun décor, par la puissance seule de leur chant et leur empoignade physique, leur corps à corps. Ils prouvent qu’une telle scène repose avant tout sur l’alchimie de deux monstres presque à égalité qui s’extirpent un temps du monde extérieur pour vivre leur moment, si dévastateur soit-il. Les autres protagonistes passent en figurants (dont un excellent et sournois Francesco Pittari en Spoletta) ; et Cavaradossi ne vient pas perturber le choc des deux monstres. D’autant que les « Vittoria » de celui-ci manquent cruellement de mordant.

Le Vissi d’arte est un instant suspendu, une démonstration emplie du souffle inépuisable de la Netrebko et la scène de l’assassinat de Scarpia est parfaite. La soprano utilise toute la palette de sa voix riche et s’abstient heureusement – pendant toute la représentation – de nous abreuver, comme parfois et artificiellement, des notes graves qu’elle a, certes désormais, spectaculaires. Non ! On assiste à la fusion totale de la Diva Tosca avec la Diva Netrebko. Tout cela ne forme plus qu’une entité, toute afféterie est évincée et la fin de l’acte nous rappelle, dans cette quasi-scène de mime, et par le seul jeu de ses expressions corporelles, à quel point elle sait aussi être une actrice exemplaire.

Le début de l’acte 3 pendant lequel la musique purement instrumentale de Puccini se déploie lentement nous permet d’admirer la façade du Palazzo Reale désormais plongée dans la pénombre et de savourer le dispositif (de distanciation) qui étage l’orchestre et le chœur sur toute la longueur de la grande scène. Tout comme d’apprécier la voix du jeune berger de Lorenzo Narcisi et la qualité du chœur qui précède un lucevan le stelle correct de Yusif Eyvazov. La suite sera plus contestable et il est juste regrettable qu’une agitation un peu facile marque la scène des retrouvailles qui précède la mort de Mario. Comme si Netrebko et Eyvazov tentaient, par un étalage de décibels, d’égaler, par son spectaculaire, la scène inimitable d’affrontement de l’acte 2. Peine perdue. Il n’empêche que, restée seule après le départ de son amant, Netrebko, flamboyante, explosera dans une scène finale stupéfiante, finissant par dévaler les escaliers et s’enfuir au beau milieu du public.

Voilà une soirée où les artistes présents nous ont comblés de la tension, de la passion, de la rage, parfois même du cirque qui rend l’opéra exaltant ; en bref, ce qui nous manquait depuis quelque temps : la vie ! Bravo à eux.

© Teatro San Carlo

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Paul Fourier

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