Opéra

Le trésor du cœur de Fortunio prévaut à tous les autres trésors

Le trésor du cœur de Fortunio prévaut à tous les autres trésors

15 décembre 2019 | PAR Victoria Okada

Dix ans après sa création, l’Opéra-Comique reprend la production de Fortunio d’André Messager. La comédie lyrique en quatre actes, où les paroles fusionnent dans un flux musical, est une œuvre délicieuse, servie par les chanteurs rompus à la langue française et dont les mouvements sont magnifiquement dirigés par Denis Podalydès.

Fortunio est un jeune clerc qui vient d’arriver chez un vieux notaire. Celui-ci a une charmante épouse, Jacqueline, qui pourrait être sa fille. Dès sa première rencontre, le jeune homme tombe éperdument amoureux d’elle. Or, elle est devenue l’amante de Clavaroche. Pour assurer ses retrouvailles avec ce un militaire ambitieux, elle choisit Fortunio comme veilleur, la tâche que le naïf jeune homme exécute de tout son cœur… Touchée par son amour sincère et pur, Jacqueline tombe à son tour amoureuse de son « serviteur »…

Tel est le résumé de l’histoire tirée du Chandelier d’Alfred de Musset, mise en livret par Gaston Arman de Caillavet et Robert de Flers. Si de telles situations ainsi que la naïveté du jeune homme font sourire aujourd’hui, les dialogues chantés recèlent une dramaturgie captivante, avec un caractère presque naturaliste. La construction de ce livret est, en soi, un chef d’œuvre ; sans aucun superflu, il va toujours au cœur de l’intrigue. Il est mis en musique par André messager qui, en grand maître d’œuvre, y utilise de nombreuses influences — de Mozart à Wagner, de Tchaïkovski à Puccini —, tout en assurant une grande unité du style, fluide et onctueux, élégant et envoûtant. Le chef Louis Langrée, qui a déjà dirigé l’opéra, dix ans auparavant, au même Opéra Comique, mène l’Orchestre des Champs-Elysées au sommet de la subtilité. Sur un tissu sonore sublime comme du velours, des motifs et des mélodies émergent, afin de magnifier les lignes vocales tout en souplesse, mais aussi pour mettre en relief la narration musical en continue. Les timbales qui accompagnent les angoisses du jeune héros sont joués de manière particulièrement théâtrale, comme pour agir sur notre propre psychologie.

Cyrille Dubois incarne Fortunio avec un engagement profond, à tel point que le spectateur s’identifie totalement dans ce personnage. Sa voix, lumineuse, exprime pourtant ses désarrois extrêmes émanant de l’obéissance sincère à ses sentiments. Ses aigus se transforment en des cris de joie ou de douleurs ; dans les médiums, c’est souvent l’univers intérieur du héros timide qui s’exprime. Ses gestes sont si vrais que lorsqu’il s’effondre devant Jacqueline, la salle est toute émue, comme cela aurait été le cas lors de sa création en 1907.

A ses côtés, Anne-Catherine Gillet en Jacqueline déploie merveilleusement ses ressources vocales. Son timbre clair et droit, qui n’en est pas moins dépourvu d’élasticité, convient parfaitement à cette femme qui navigue, dans un premier temps, entre son vieil époux et son amant, mais s’éveille finalement au véritable sentiment d’amour désintéressé au contact de Fortunio. Quel couple artistique forment ces deux chanteurs qui ont été d’ailleurs l’un des moteurs de l’immense succès du Domino Noir d’Auber, au printemps 2018 dans le même théâtre !

Jean-Sébastien Bou est un Clavaroche fier et sûr de lui, avec un caractère que l’on perçoit nettement par le ton de sa voix, alors que Franck Leguérinel met en avant, comme à l’accoutumé, son talent de comédien dans le rôle du maître André, l’époux de Jacqueline. Philippe-Nicolas Martin (Landry), Pierre Derhet (Lieutenant d’Azincourt) et Thomas Dear (Lieutenant de Verbois), tiennent leur personnage avec assurance, comme ceux chantant les « petits rôles ». Tous appartiennent à cette génération de chanteurs qui défendent l’excellence du chant français. Parmi eux, Aliénor Feix en Madelon, femme de chambre de Jacqueline, se démarque particulièrement par la richesse et la profondeur de son timbre. Le chœur Les Eléments participe à la tapisserie musicale colorée se fondant parfaitement dans chaque scène.

La mise en scène de Denis Podalydès — c’était sa première pour cet opéra, il y a dix ans — est d’une grande clarté, en parfaite adéquation avec le décor d’Eric Ruf, simple mais efficace. La direction des chanteurs, minutieusement préparée est réalisée avec un naturel surprenant, sans que cela n’entrave aucunement le chant. L’utilisation ingénieuse de voilages, que ce soit pour la chambre de Jacqueline ou pour suggérer l’église, confère une légèreté à caractère de vaudeville (le livret peut tout à fait se transformer en pièce populaire avec quelques modifications !) à cette comédie lyrique somme toute sérieuse.

Dans l’esprit de troupe qui règne sur ce théâtre à chaque production, l’Opéra Comique offre un spectacle raffiné et savoureux must to see de cette fin d’année. Cela vaut vraiment le coup de braver la grève pour se laisser emporter par le trésor du cœur du jeune Fortunio !

Photos © Stefan Brion

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Victoria Okada

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