Opéra
La Somnambule à Nice : le triomphe du bel canto

La Somnambule à Nice : le triomphe du bel canto

06 novembre 2022 | PAR Paul Fourier

L’Opéra de Nice, malgré la mise en scène contestable de Rolando Villazon, affiche une réussite éclatante grâce à Sara Blanch et Edgardo Rocha, deux jeunes chanteurs de la nouvelle génération. Le 4 novembre, la soirée a débuté avec un débrayage des personnels de l’opéra qui demandent des négociations sur leurs salaires et conditions de travail.

À 20h, heure prévue pour le démarrage de la soirée, des représentants des différentes catégories du personnel de l’opéra (orchestre, chœur, ballet) sont venus exposer les raisons pour lesquelles ils ont déposé un préavis de grève et demandent une actualisation de leurs salaires, de leurs dotations (costumes, instruments…) et de leurs conditions de travail, annonçant aussi, être parmi les artistes les plus mal traités pour les théâtres lyriques français. Avec cette intervention, majoritairement applaudie par le public présent, décision avait été prise de ne pas annuler la soirée, mais d’effectuer un débrayage de 59 minutes.

La représentation débuta donc, finalement et en toute intégrité, à 21h. Les spectateurs pouvaient alors rejoindre l’univers de Bellini…
En 1831, avec La Sonnambula qui devance les deux chefs d’œuvre Norma et I Puritani, le compositeur inaugure la trilogie qui le fera entrer – en très peu de temps – dans l’histoire de l’opéra et du bel canto aux côtés de Rossini et de Donizetti. L’année précédente, il reçut commande de mécènes (qui viennent déjà de financer l’Anna Bolena de Donizetti) pour travailler à un opéra pour le Teatro Carcano de Milan. Renonçant pour différentes raisons à une adaptation du Hernani de Victor Hugo, il opte pour un sujet plus léger que le librettiste, Felice Romani trouve dans un ballet intitulé « La Somnambule ou l’arrivée d’un nouveau seigneur ».
Le somnambulisme est alors, théâtralement, en vogue et avait même déjà fait l’objet de composition d’opéras. Dramatiquement, le propos présente l’avantage de figurer un quasi-état de folie affligeant l’héroïne d’une perte de contrôle vis-à-vis du monde extérieur. Cela étant, cet artifice est surtout le prétexte à développer la superbe écriture de Bellini qui met très haut l’art de l’élégie et de la virtuosité et où le chant supplante finalement tout le reste, aboutissant en une des formes les plus parfaites et épurées du style belcantiste.

De l’impossibilité de trouver la bonne mesure…

La mise en scène de Rolando Villazon (reprise par Jean-Michel Criqui) aurait probablement tenu la route si elle s’était limitée à ses décors élégants, décors qui montrent un espace fermé de reliefs montagneux, témoins d’un enfermement physique et psychologique. Mais le chanteur, désormais touche-à-tout et donc metteur en scène, ne parvient pas à s’imposer une certaine sobriété. Que la communauté soit à l’image d’« Amish » rigoureux qui ne supportent pas les excentricités d’Amina et comptent sur le mariage pour la raisonner, n’est pas en soi une mauvaise idée. Malheureusement, ce choix devient le prétexte à un jeu trop outrancier où les figurants sont soumis à toutes formes de simagrées, de mines désapprobatrices ou scandalisées.
Un autre point sur lequel Villazon manque de modération, c’est sur la présence – insistante et franchement peu nécessaire – de ces trois femmes, de tulle vêtues, qui accompagnent Amina dans ses scènes de somnambulisme.
Dans l’entretien qu’il a donné, entretien qui figure dans le programme de salle, Rolando Villazon déclare qu’Elvino est un personnage antipathique et égoïste et que la logique devrait le mener à se marier plutôt à Lisa qu’à Amina. Ce postulat (non dénué d’intérêt) entraîne le metteur en scène à modifier la fin, contrairement aux intentions de Bellini et de Romani. Dans La Sonnambula, le compositeur, à la toute fin du livret, offre à la soprano un air en forme d’extase absolue, et au public, l’un de ses airs les plus puissants par sa virtuosité. Cet air vient conclure une action qui met en balance le bonheur et le malheur de l’héroïne, la première option en triomphant conduit à un « happy-end ». Le choix de Villazon contrevient donc gravement à la dynamique de cette explosion joyeuse finale et laisse les spectateurs aussi frustrés que l’on peut l’être un coït interrompu, gâchant, en quelque sorte, la fête au plus mauvais moment.

Des interprètes belliniens en tous points

La puissance de la représentation repose donc sur la qualité de l’interprétation.
L’on se souvient qu’à Paris, lors de la création du spectacle, une distribution très moyenne (et une direction trop molle) n’avait précisément pas réussi à apporter la dynamique nécessaire. Ici, c’est tout l’inverse, grâce à des interprètes merveilleux, soprano et ténor en tête !
Après sa brillante Marie de La fille du régiment au festival de Bergame, Sara Blanch est ici une Amina d’exception qui brûle les planches dès les premières minutes.
L’artiste possède non seulement le physique idoine de l’héroïne, mais et, de surcroît, la voix est un éblouissement de tous les instants. L’air d’entrée (« Care compagne… Come per me sereno ») démontre ses immenses qualités et son adéquation parfaite à ce rôle. Elle fait montre d’une présence scénique forte et naturelle combinée à une sensibilité propre au répertoire du jour. La voix charpentée est homogène, détient les graves nécessaires ici, et surtout, conditions indispensables, des aigus rayonnants, une agilité exemplaire et toute la palette technique qui lui permet les variations de tons et d’humeurs de la jeune fille, qu’elle soit en état de somnambulisme ou pas. Lors de la conclusion de l’opéra, elle parvient, en grande belcantiste, à allier le ton élégiaque et aérien de la cantilène « Ah, non credea mirarti » à la virtuosité ébouriffante du « Ah ! Non giunge uman pensiero ».
Ici, à Nice où le belcanto est autant chez lui que dans la péninsule voisine, le public montrant qu’il était à la fête, l’a ovationnée à chacune de ses interventions et lui a offert un triomphe à l’issue de la représentation.

Face à elle, Edgardo Rocha (que l’on a notamment entendu dans Le barbier de Séville, à Salzbourg cet été) est un Elvino distingué et un acteur consommé qui sait incarner les différentes facettes du fiancé jaloux. Prudent au début, et évitant un peu trop soigneusement les aigus (un effet du trac ?), il se libère peu à peu pour dispenser un chant à tout moment raffiné. Lui aussi, totalement rompu aux impératifs techniques, il démontre son adéquation au genre belcantiste, prouvant ainsi qu’il a toutes les armes pour continuer à explorer ce genre avec succès. Le duo « Son geloso del zeffiro » montrant un accord parfait des voix des deux chanteurs est un moment de pure grâce.

Le Comte Rodolfo, incarné par Adrian Sâmpetrean, apporte, lui (comme souvent dans les opéras belcantistes) une forme de rigueur, moins exigeante sur le plan de l’agilité que sur celui de l’élégance, une rigueur que l’on retrouvera plus tard dans les rôles de baryton Verdi. Le talent de l’artiste lui permet ici de brillamment représenter ce personnage déterminant pour le destin d’Amina.

Cristina Giannelli possède, elle, la voix de Lisa, possédant à la fois la virtuosité nécessaire dans ses deux airs et une once d’acidité qui lui permet de trancher avec le timbre soyeux de l’Amina de Blanch.
Quant au reste de la distribution, il est, à l’avenant, de très bonne tenue, de la Teresa à la présence maternelle d’Annunziata Vestri à Timothée Varon qui incarne parfaitement Alessio, cet amoureux éconduit et dépassé par les événements, tout comme au notaire d’Emanuele Bono.

Les interprètes (dont le chœur, revendicatif, mais en grande forme de l’Opéra de Nice compris) avaient également la chance d’être soutenus dans la fosse par la direction énergique, mais nuancée, du maestro Giuliano Carella qui connait, à l’évidence, sa grammaire belcantiste sur le bout des doigts et trouve à tout moment le bon rythme pour concilier élégie alanguie, délire vocal et confort des artistes.

Lors de la création de La somnambule en 1831, l’on vit se confronter le couple star de Giuditta Pasta et Giovanni Battista Rubini et l’on n’a pas peine à imaginer l’excitation des spectateurs de l’époque. Et si comparaison ne vaut jamais raison, incontestablement, l’enthousiasme du public niçois montre que cette reprise de l’opéra, avec ces jeunes artistes magnifiques, s’inscrit dans la plus belle et pure tradition belcantiste.

Visuels : © Dominique Jaussein

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Paul Fourier

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