Opéra
Fête cubaine au régiment au festival Donizetti de Bergame

Fête cubaine au régiment au festival Donizetti de Bergame

29 novembre 2021 | PAR Paul Fourier

Fidèle à la tradition, le festival a proposé l’opéra-comique français de Donizetti dans une version remaniée mêlant des passages exhumés et d’autres rajoutés en lien avec la coproduction avec l’Opéra de La Havane. Le résultat est surprenant, voire « bordélique », mais réjouissant à souhait.

À l’instar du festival Rossini de Pesaro, celui dédié à Donizetti et situé à Bergame, dans la ville même du compositeur, s’attache à produire des versions retravaillées des œuvres présentées.
La partition usuellement connue et donnée de La fille du régiment est l’aboutissement de nombreux outrages survenus, soit au moment de la création, lors de sa parution chez l’éditeur Schonenberger ou en raison des révisions successives de la version française et de la version italienne qui en a été tirée. De l’édition retenue et inédite, on a ainsi pu, a minima, relever une fin d’acte I enrichie et surtout, à l’acte II, une romance de Tonio sérieusement remaniée, avec ajouts d’interventions de la Marquise, de Sulpice et de Marie et de nouvelles variations.

La production présentée, cet automne, à Bergame a été réalisée en coproduction avec le Teatro Lirico Nacional de Cuba, île où l’action a été déplacée. Dans une option renouvelée de l’esprit « opéra-comique » à la mode tropicale, cela a entraîné la réécriture – par Stefano Simone Pintor – d’une grande partie des passages parlés pour situer les évolutions de ce 21ème régiment dans l’île des Caraïbes. Idée plus contestable, l’intervention d’un percussionniste est, par ailleurs, censée injecter l’esprit des rythmes cubains dans la musique de Donizetti. Enfin, persévérant dans cet esprit hispanisant, la Marquise de Berkenfield entonne, lors de la leçon à Marie, par nostalgie, une chanson d’un compositeur basque Sebastián Iradier, « El Arreglito« , chanson qui eut un glorieux développement puisqu’elle inspira Bizet… pour sa Habanera.

C’est donc le metteur en scène cubain Luis Ernesto Doñas qui s’est chargé de cette version transportée sous les tropiques, pendant la Révolution. Jouant de l’opposition entre les paysans devenus soldats du nouveau régime castriste et les notables de l’ancien, il s’inspire de deux esthétiques.
Il place malicieusement le premier acte dans un univers coloré restituant l’œuvre de Raul Martinez, ce peintre cubain qui, dans les années soixante, représenta la Révolution cubaine avec une esthétique résolument proche de celle du Pop art d’Andy Warhol. Ouvertement homosexuel, indiscipliné et polémique, il ne fut toléré par le régime qu’en raison de son importance artistique. Ainsi, poursuivant en cela la vision déjà caricaturée de l’armée dans l’œuvre de Donizetti et de ses librettistes, Doñas en profite pour détourner la révolution cubaine, remplaçant les fusils des soldats par des pinceaux qui leur servent à peindre leur quotidien avec cette esthétique toute particulière et assez subversive.
L’acte II est, ensuite, situé dans un univers (costumes des protagonistes inclus) en noir et blanc qui figure le passé, la mort d’un monde que les révolutionnaires s’emploient à teinter de couleurs vives. Les invités de la marquise font alors penser à des personnages de la cour de la Reine de pique dans Alice au pays des merveilles.

D’ajouts par-ci, de transposition du Tyrol du XIXe siècle au Cuba de la Révolution castriste, le résultat obtenu hérissera les puristes, mais se révèle surprenant, survitaminé et, malgré ses défauts – notamment une tendance des personnages à surjouer dans le mode burlesque -, il est finalement réjouissant, d’autant que les interprètes y mettent tout leur cœur à l’ouvrage.
Ajoutons que le sentiment de liberté foutraque de la mise en scène, est complété – comme Doñas le souligne dans le programme du spectacle – d’un parfum d’universalisme incarné par une distribution composée d’une Marie espagnole, d’un Tonio américain, d’une Marquise gabonaise, d’un Sulpice italien et d’un Hortensius grec.

Sara Blanch avait été agréablement remarquée, en artiste invitée lors de l’instant lyrique d’Arturo Chacon-Cruz, dans des airs qui faisaient déjà la part belle à Donizetti. Nous retrouvons à Bergame une interprète qui regorge d’énergie et qui, par le jeu comme par certains accents, marche, par moments, sans complexes, sur les pas de Natalie Dessay, anthologique Marie.
Si le medium est un peu léger, c’est dans l’aigu qu’elle triomphe, d’autant qu’en mode forte, la voix s’épanouit et prend de l’ampleur. Cependant, si le bât blesse du côté de la prononciation – qu’elle gagnerait à travailler si elle veut continuer dans ce répertoire -, elle ne recule devant aucune variation dans un « Salut à la France » claironnant et sait mettre sa sensibilité et sa longueur de souffle au service de l’émotion, dans un somptueux « Il faut partir » à la fin de l’acte I.

Côté variations et maîtrise du langage belcantiste, elle ne peut être mieux accompagnée que par John Osborn. Il n’est évidemment pas nécessaire de revenir sur la qualité exemplaire du français du ténor ; c’est un bonheur de chaque instant. Vocalement, le chanteur a visiblement pris comme adage « un bon Tonio est un Tonio qui en met plein la vue ». Il s’attelle ainsi à l’illustrer en permanence, d’autant que l’édition critique choisie lui en laisse encore plus la possibilité. Le morceau virtuose du rôle est l’air « Ah mes amis !… Pour mon âme… » et même si la performance a parfois tendance à prendre le pas sur le style, le résultat – avec 13 uts et deux contre-ré – est à ce point époustouflant qu’il se pliera au bis demandé avec insistance par une salle survoltée ; bis généreux donc, mais qui aura du mal à égaler le premier jet.
Si, cependant, ce morceau représente l’essence même de Tonio, la surprise vient plus de son interprétation de l’air « Pour me rapprocher de Marie » entièrement remanié et agrémenté de nouvelles variations décoiffantes, variations qu’il assure de façon totalement décomplexée, quand bien même l’on peut préférer, à ce moment-là, les passages émis en voix de tête à ceux en voix de poitrine et en forte.

La Marquise d’Adriana Bignagni Lesca, artiste gabonaise que l’on découvre avec un grand plaisir, est pourvue d’une voix large aussi riche en graves qu’en aigus sonores. Si, son incarnation d’une noble pas toujours distinguée paraît parfois un rien débraillée, cela s’accorde, néanmoins, au personnage de « foldingue » voulu par Doñas. Excessive, caricaturale, elle est désopilante de bout en bout, mais également touchante lorsqu’elle ose s’épancher, en mode nostalgique, avec l’air de Sebastián Iradier, la Marquise prenant alors les accents d’une Carmen dont l’attitude doit lui rappeler sa jeunesse et sa relation avec un officier de laquelle naquit la petite Marie.

À côté de ces partenaires qui jouent l’excès, voire l’outrance, Paolo Bordogna peine à imposer un Sulpice de caractère. Certes, le chant est noble, mais probablement trop noble pour ce personnage de soldat confronté à une lutte des classes à front renversé où la vulgarité semble s’être plus nichée dans l’ex-classe dominante que dans l’armée et ses paysans.

En phase avec la Marquise, la comédienne et vedette de la télévision Cristina Bugatty incarne avec brio une Duchesse de Krakenthorp qui n’a aucun mal à représenter un autre vieux monde, celui du tape-à-l’œil berlusconien des années 90 avec son cortège de blondes platine qui prirent alors le pouvoir médiatique.

Haris Andrianos fait les frais de la version remaniée où Hortensius devient un personnage qui passe son temps à transporter des valises et à s’épouvanter des irruptions de militaires dans le château. S’il est difficile, en conséquence, de juger complètement sa prestation vocale, il s’accorde, cependant, de manière clownesque avec sa patronne de Marquise.

Enfin, Adolfo Corrado et Andrea Civetta sont parfaits dans leurs petits rôles de caporal et paysan.

Le Teatro Donizetti a été totalement restauré et rouvre à l’occasion de cette édition 2021 du festival. La magnifique acoustique du lieu permet de distinguer chacun des instruments avec une clarté étonnante.
Niché dans la fosse, Michele Spotti qui dirige l’Orchestre du Donizetti Opera, opte pour une battue délibérément tonique, parfois même fracassante, qui ne laisse aucun répit et entraîne l’orchestre dans un tourbillon sonore. Il se met ainsi en accord avec une version scénique déjantée, mêlant Donizetti, les percussions cubaines et des airs contemporains rajoutés. Le résultat n’est donc pas des plus fins, mais il est sans aucun doute efficace et le chef reste, malgré tout, très attentif tant à l’équilibre parlé-chanté propre à l’Opéra-comique qu’au chant des solistes qu’il accompagne parfaitement sans jamais les couvrir.

Incontestablement, cette production de La Fille s’inscrit dans une renaissance et dans une fête que la ville et son festival voulaient célébrer. L’on se rappelle alors que Bergame fut l’une des villes italiennes martyres de la première vague de l’épidémie de Covid et que l’édition 2020 fut certes donnée, mais en format uniquement streaming.
La réouverture du Théâtre et un certain répit sanitaire ont permis de remettre de la joie et des valeurs positives au premier plan. Ainsi, cette Fille du régiment, le parfum de cette liberté, et le plaisir visible des spectateurs sont alors un beau message qui réussit à opposer les couleurs de la vie à la sombre réalité qui les a précédés.

Visuels : © Gianfranco Rota 

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Paul Fourier

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