Opéra

La pure Rusalka nous enchante de nouveau à l’Opéra de Paris

La pure Rusalka nous enchante de nouveau à l’Opéra de Paris

01 février 2019 | PAR Paul Fourier

La mise en scène de l’oeuvre de Dvorak signée de Robert Carsen, est reprise à l’Opéra Bastille, avec une distribution de haut vol.

En 2002, Hughes Gall, alors directeur de l’Opéra de Paris décida, pour Renée Fleming, de monter une production de Rusalka le conte musical de Dvorák. Saluée à l’époque par sa justesse et la beauté incroyable des différents tableaux, la mise en scène de Robert Carsen dont nous nous faisions l’écho lors de sa reprise de 2015, est devenue, à juste titre, un des emblèmes de cette époque de la grande maison.
Dix-sept années plus tard, la magie opère encore et on réussit à être, de nouveau, saisi dès les premières mesures par ce plateau bleu gigantesque occupé par le monde des ondines avec en surplomb celui, sexualisé et symbolisé par le lit du Prince.
Car le conte est moins innocent qu’il n’y paraît et au-delà de l’opposition entre les mondes d’en dessous, aquatique et onirique, et du dessus, terrestre et humain, effleure celle de l’amour sexué face au désir romantique de la jeune fille. Le décor est, dans les deux premiers actes, à l’image de cette dualité.
Rusalka est bien naïve lorsqu’elle veut toucher à l’homme qui venait se baigner dans son élément. Ainsi ce premier acte à la lumière bleutée évoque la tentation idéaliste de l’Ondine alors qu’on va vite basculer – le temps d’un changement de décor stupéfiant – dans une antithèse, un univers beaucoup plus dur et réaliste peuplé de nobles individus décadents.
Dans la balance, Rusalka, devenue muette, n’est plus qu’une belle image froide, sans âme, pour le Prince qui s’en désintéresse vite au profit d’une femme bien plus ardente, bavarde et aguichante.
Dépitée, meurtrie et condamnée à l’errance par son extravagance à vouloir changer de monde, elle n’aura de salut que dans la malédiction ou la mort de son aimé.
Entre temps, le décor aura perdu son double ; pour leur malheur, les êtres, qui ne pouvaient se rejoindre dans la vraie vie, atteindront enfin dans la chambre cette extase, finalement mortelle.
Ainsi par ses trois tableaux beaux et signifiants (avec le lit, omniprésent, lieu du passage à l’acte sexuel), la mise en scène s’accorde parfaitement avec la magnifique partition de Dvorak, de facture plus classique que ce que font Debussy et Janacek dans cette époque post-wagnérienne.

L’orchestre de l’Opéra de Paris somme magnifiquement sous la baguette sensible et féminine de Susanna Mälkki. Les directions antérieures de cette production, plus enfiévrées, ont laissé place à celle plus enveloppante de la cheffe d’orchestre.

L’apothéose vient de la distribution éblouissante que l’Opéra convie à cette reprise.

D’emblée moins vaporeuse que ne pouvait l’être la sublime Renée Fleming, la Rusalka de Camilla Nylund est plus âpre et son héroïne jette un pont entre la musique de Dvorák et celle de Wagner dont elle est familière. Elle a un côté ardent et une urgence qui nous emmène avec elle dans sa souffrance. C’est admirable.
D’autant qu’elle est accompagnée dans cette entreprise par un compagnon également wagnérien en la personne de Klaus Florian Vogt dont la voix apporte toute la juvénilité désarmante de ce Prince pris au piège de son désir.
Et alors que le timbre d’une beauté confondante de la princesse étrangère de Karita Mattila s’élève, on se demande quel homme peut résister à un tel philtre d’amour. La soprano finlandaise est encore et toujours au sommet de son art. Dans ce rôle court qui exige cependant une forte présence, elle nous subjugue littéralement en femme perverse, antithèse de la pure Rusalka.
En remplacement de Ekaterina Semenchuk, réquisitionnée par « les Troyens », Michelle de Young, peut-être légèrement en retrait par rapport à ce trio de choc, n’en démérite pas pour autant ; elle compose finement cette « sorcière–mère » qui essaye de conduire au mieux la jeune idéaliste dans sa course et trouve un équilibre subtil pour ce rôle ambivalent ; elle parvient à être, à la fois, celle qui, protectrice et plus libérale que le père, autorise d’abord Rusalka à essayer l’aventure funeste, puis tentera, plus violente et par des injonctions mortelles, de la sauver du piège dans lequel elle est tombée.
Le reste de la distribution est à la hauteur de l’excellence, qu’il s’agisse de l’Esprit du lac de Thomas Johannes Mayer, des trois nymphes de Andreea Soare, Emanuela Pascu et Élodie Méchain ou du garde et du garçon de cuisine de Tomasz Kumiega et de Jeanne Ireland.

Ainsi, le charme opère encore et s’offre même le luxe de prendre de la puissance après plusieurs visites dans le bel univers musical composé par Dvorak et magnifié par Carsen. La direction et la distribution exceptionnelles sont un cadeau qu’il ne faut pas hésiter à vous faire si vous êtes passé à côté de cette production, en vous y précipitant avant le 13 février.

© Guergana Damianova / ONP

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Paul Fourier

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