Opéra

La Forza del Destino à Berlin : Castorf, Malaparte, le scandale et … Verdi

La Forza del Destino à Berlin : Castorf, Malaparte, le scandale et … Verdi

17 septembre 2019 | PAR Paul Fourier

On se souvient de certaines soirées parce qu’elles ont fait l’objet d’un copieux scandale. Il en sera ainsi de celle de La Forza del destino, mis en scène par Frank Castorf, première production de la nouvelle saison du Deutsche Oper de Berlin. L’hostilité d’une partie de la salle vis à vis des choix du metteur en scène a explosé en dernière partie d’un spectacle néanmoins particulièrement excitant.

L’action se déroule en Espagne et en Italie lors de la seconde guerre mondiale. Le marquis de Calatrava est un phalangiste, peu recommandable soutien de Franco, et comparé au dictateur croate oustachi Ante Pavelic (dont la légende, colportée notamment par Malaparte, dit qu’il aurait mangé des yeux humains).
Il va être beaucoup question de Malaparte, point d’ancrage de cette mise en scène. Journaliste de guerre pendant le conflit mondial, il a souvent louvoyé avec les fascistes (avant de rejoindre les communistes puis de les quitter). Il peut symboliser l’homme qui, en période de guerre, agit, au gré des dépositaires du pouvoir, selon ses propres intérêts et incarnera ici la dualité entre le Bien et le Mal chez chacun des personnages de ce drame, Alvaro, Carlo, Leonora. La mise en scène va donc faire de nombreux emprunts à ses textes, déclamés par les chanteurs ou par le formidable performer brésilien Ronni Maciel, « indien » travesti, tout droit sorti d’une samba de carnaval.

Ce sont principalement ces inserts théâtraux et la projection d’images du film de Malaparte, « Le Christ interdit », qui feront surgir le scandale en deuxième partie de cette soirée folle.
Entrant en rébellion contre le dispositif de Castorf, certains spectateurs manifestent déjà leur mécontentement lorsque l’Indien prononce les mots tirés de la pièce « Mission, souvenir d’une révolution » (1979) de Heiner Müller (« Je suis l’ange du désespoir. De mes mains je distribue l’ivresse, la stupeur, l’oubli, jouissance et tourment des corps. Mon discours est le silence, mon chant le cri. À l’ombre de mes ailes habite la terreur. Mon espoir est le dernier souffle. Mon espoir est la première bataille. Je suis le couteau avec lequel le mort fracture son cercueil. Je suis celui qui sera. Mon envol est le soulèvement, mon ciel l’abîme de demain. »).
Mais le conflit va trouver son acmé lorsque Marko Mimica et Amber Fasquelle vont essayer de dire le dialogue tiré de « La peau » de Malaparte, critique du continent européen en opposition au continent américain. Le message principal des spectateurs trublions est qu’ils veulent Verdi et rien que Verdi.
Auparavant, il aura été fait référence au massacre des Indiens d’Amérique par les troupes espagnoles et les prêtres complices. Leurs descendants vont donner asile à Leonora obligée de fuir du fait de son amour pour Alvaro, indien lui-même.
Il sera également fait appel au cinéma, celui qui fut outil de propagande des fascistes et celui, contesté, de Malapart et un cérémonial païen aura accompagné l’entrée de Leonora dans les cachettes (mais visiblement pas dans le giron) de l’église. 
Le dispositif scénique, très (souvent trop) encombré et abritant en son arrière-cour des actions – souvent peu recommandables – filmées en temps réel, tourne pour nous dévoiler un tripot ou une église. L’action est souvent brouillonne.

Dans ce dispositif ouvert à la discorde, la musique n’est pas pour autant sacrifiée (ce qui, compte tenu des inserts théâtraux, conduira à une longueur de représentation non négligeable).
La direction de Jordi Bernacer n’est pas immédiatement séduisante dans l’ouverture ; la voix de Maria José Siri ne l’est guère plus dans son grand air d’entrée. Les voix paraissent presque rêches et l’arrivée de Russell Thomas n’est pas plus convaincante.
Mais, est-ce la montée en tension progressive qui nous fait finalement adhérer à la globalité du spectacle et trouver la direction et les voix totalement à leur place dans le maelström imaginé par Castorf ?
Au fur et à mesure de l’évolution de l’action, Bernacer insuffle tension voire violence dans sa direction, et l’on s’habitue à ces timbres bruts, en phase avec les images du dramaturge allemand.
Si curieusement, Russell Thomas, au physique imposant, semble chanter au début comme en urgence, il arrive finalement à trouver un équilibre pour livrer un grand air de début d’acte III passionné et de toute beauté puis continuera magistralement notamment dans les duos avec Carlo.
Celui-ci incarné par Markus Brück, qui fume et traîne son mal être, a la voix puissante et assurée, avec ces accents souvent brutaux ou cyniques qui concordent avec ce personnage de vengeur looser.
Certes, la Preziosilla de Agunda Kulaeva se révèle d’une bruyante efficacité, quand le marquis de Stephen Bronk, à la voix neutre et sans projection, s’acquitte sans panache de sa tâche.
En revanche, la salle est totalement conquise par le Padre du fabuleux Marko Mimica et impressionnée par le Fra Melitone de l’excellent Misha Kiria. Le chœur du Deutsche Oper, très sollicité vocalement et physiquement, a été admirable de bout en bout.

En art, le conflit, le bruit, la fureur ne sont jamais neutres. Après une bataille rangée et explosive entre certains spectateurs et le metteur en scène (et ses interprètes), la fin de l’opéra se déroule dans une atmosphère électrique qui semble avoir gorgé chacun d’adrénaline.
Le chef et les chanteurs, qui en ont pris leur part, livrent alors une conclusion âpre et féroce dans laquelle nous sommes entraînés. Siri, absolument déchaînée, lance toutes ses armes pour délivrer un « Pace » brut brûlant de l’énergie du désespoir, qu’elle conclue par un « Maledizione » qui va emplir la salle et nous mettre KO.

Ce qui s’est passé dans en cours de représentation n’a pu qu’interpeller toute l’audience, tant ceux qui huaient, que ceux qui se taisaient, comme ceux qui applaudissaient.
Castorf a toujours fièrement assumé son art de la provocation ; cela l’a d’ailleurs finalement privé, en 2017, de son poste de directeur de la Volksbühne. Ses références à Müller ou à Malaparte ne sont évidemment pas gratuites et le parallèle d’Alvaro avec ce dernier, n’a rien d’incongru. Le metteur en scène a toujours revendiqué le conflit et le refus du consensus comme moyens essentiels de l’art.
Par conséquent, paradoxe ironique, les plus déchaînés contre lui en cette soirée de Forza ne pouvaient que devenir ses créatures. Ceux par qui le scandale prenait voix permettaient à tous d’avancer dans son sens, et, au moyen d’une puissante charge énergétique et intellectuelle, de proposer une relecture de Verdi avec une remise à l’ordre du jour de Malaparte et de Müller.
Chacun, à l’aune de sa propre sensibilité, considérera que l’opéra y a gagné ou perdu. Mais personne ne restera indifférent, car la neutralité n’existe pas dans le monde de Castorf.

Visuel © Thomas Aurin

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Paul Fourier

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