Théâtre

Solness délirant et irrévérencieux par Frank Castorf à la Volksbühne de Berlin

Solness délirant et irrévérencieux par Frank Castorf à la Volksbühne de Berlin

01 novembre 2016 | PAR Nicolas Chaplain

Frank Castorf s’empare de la pièce Solness le constructeur écrite par Ibsen en 1892 alors que l’auteur âgé et célèbre rentre en Norvège après vingt ans d’exil. Il signe un spectacle frénétique et extraordinairement extravagant sur les angoisses de l’artiste face au succès, au temps et au changement. L’autodérision savoureuse du metteur en scène, l’incroyable liberté du ton et l’aisance des acteurs étonnent et électrisent.

Marc Hosemann interprète le constructeur Solness. L’acteur compose un personnage nerveux et fantasque, effervescent, autoritaire, paranoïaque, hystérique et pourtant séduisant. D’ailleurs, Kaja, la secrétaire et comptable de Solness, ici une nymphomane interprétée par Jeana Paraschiva, s’attache au constructeur. Honoré pour son travail,  Solness réalise des maisons à l’ancienne mode et ne souhaite pas laisser sa place au jeune Ragnar, son associé, malgré le souhait du vieux Knut Brovik. Seul et perdu, Solness hurle sa peur d’une jeunesse qui va frapper à sa porte et envahir sa maison lorsque surgit dans sa vie Hilde Wangel. Kathrin Angerer incarne une Hilde opiniâtre et sexy dans des tenues improbables. Sa coiffure blonde, ses diadèmes brillants, son mini-short et ses talons aiguilles séduisent Solness qu’elle idolâtre. Elle est « comme le soleil qui sort de la nuit ». Elle demande l’hospitalité et réclame le royaume que le constructeur lui avait promis il y a 10 ans alors qu’elle était une enfant.

Frank Castorf évacue toute psychologie et privilégie les situations et les jeux de scène comiques, burlesques, outranciers. Il fait naître des moments irrésistiblement drôles et potaches. Aline, la femme de Solness, est ici jouée par l’acteur Daniel Zillmann qui, coiffé d’une perruque brune et perché sur des talons, impose sa silhouette corpulente moulée dans des nuisettes et porte des jarretelles. Dans cette version, l’épouse dépressive du constructeur est une mégère froide et agressive qui ne dissimule qu’à peine une liaison extraconjugale avec le docteur Herdal.

Si ce Solness représenté par Castorf est colérique, fier de lui, carriériste, sans scrupule et se lamente beaucoup, il se fait par certains côtés l’alter ego de Frank Castorf lui-même qui dresse son propre portrait avec lucidité, dérision et humour. Solness appartient au monde d’hier. Il vit et travaille dans un logement confortable dont la décoration est  très caractéristique des années 60. Il porte un pantalon à pattes d’eph et est heurté par la menace que représentent les premières publicités pour le coca. Hilde et Solness interprètent une, puis deux, puis trois chansons mélancoliques et réactionnaires allemandes de Freddy Quinn  et chantent ainsi « Comme c’était beau quand les fleurs fleurissaient. Tout est loin, si loin. Le temps est compté. ». La dualité entre deux mondes qui est mise en scène ici par Castorf est celle entre l’est et l’ouest. Elle permet au metteur en scène de critiquer vivement le capitalisme mais aussi de défendre le théâtre de texte qui est le sien contre les formes de divertissement représentées par Kaja et Ragnar habillés en Pokemon.

Encouragé par Hilde, Solness monte en haut de la tour de la nouvelle maison qu’il a bâtie. Libre et grand, maître de lui, il ne porte pas une couronne mais un short en peau de bête, des baskets et des brassards de sport. Le décor incroyable imaginé par le regretté Bruce Neumann s’enfonce dans le sol et laisse apparaître la scène vide et blanche de la Volksbühne.  Solness tombe et meurt. Hilde pleure et crie les derniers mots de la pièce « Mon maître ».  Alors que retentit Space Oddity de David Bowie, Solness se relève. Il s’envole dans les airs, attaché à un filin qui le hisse jusque dans les perches et accroche un drapeau rouge sur lequel est écrit « Crise » offrant une image de théâtre surprenante et géniale. Solness-Castorf affirme alors sa volonté et sa capacité à résister. Ou son incapacité ?

A la Volksbühne de Berlin, le 28 octobre 2016. © Thomas Aurin

Gagnez 5×2 places pour le Musée de l’Homme dans le cadre de la saison « Empreintes »
Après Avignon, Antoine de Baecque retrace l’histoire du Festival d’Automne chez Gallimard
Nicolas Chaplain

Publier un commentaire

Votre adresse email ne sera pas publiée.

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *