Opéra

Katie Mitchell embourgeoise l' »Ariane à Naxos » de Strauss au Festival d’Aix-en-Provence

Katie Mitchell embourgeoise l' »Ariane à Naxos » de Strauss au Festival d’Aix-en-Provence

07 juillet 2018 | PAR Yaël Hirsch

L’Ariadne auf Naxos de Richard Strauss (1912) faisait l’ouverture du Festival d’art lyrique d’Aix-en-Provence, ce mardi 4 juillet 2018 au Théâtre de l’Archevêché. Une production aux voix choisies sur le volet mais que la mise en scène savante et empesée de Katie Mitchell prive de son humour, de son mordant et de son allant. Jusqu’au 28 juillet.

[rating=2]

Ariadne auf Naxos fait partie, avec Capriccio, des opéras de Strauss qui interrogent l’art lyrique. Le livret est signé Hofmannstahl et met en scène deux groupes d’artistes mécénés par un riche bourgeois. Les uns produisent un nouvel opéra sur l’histoire tragique d’Ariane délaissée par Thésée à Naxos et les autres sont une troupe divertissante de Commedia dell’arte. Sur une lubie de leur mécène, ils vont devoir condenser leurs arts en une soirée et jouer leurs partitions … en même temps.

Toute la première partie de l’opéra éclaire cette proposition loufoque et les négociations qu’elle entraîne, notamment de la part du « compositeur » (formidable Angela Brower, malheureusement cantonnée par la partition de Mitchell à brasser de l’air en comptant les points à l’acte II). Marc Albrecht dirige l’Orchestre de Paris avec grâce en se laissant porter par la musique si puissante de Strauss, mais parfois il nous manque les arêtes, les contours…

Quant à la mise en scène de Mitchell, elle ressemble beaucoup à ce qu’elle avait fait de Miranda à l’Opéra comique : une pièce fermée où se jouent des destinées, volontiers sur le mode de la persécution domestique. Mais pour Ariane, ce classicisme orné d’étouffements ne marche pas. Sans caméra et sans vidéo, Katie Mitchell enferme l’opéra ironique et acidulé de Strauss dans un binocle (cadre littéralement noir qui ressemble à un linteau de film muet de l’époque et oppresse les personnages). Surtout dans ce décor plus anglo-saxon que germain, elle place les personnages dans un mouvement permanent dont on ne comprend pas l’objet…

Sabine Devieilhe incarne une Zerbinetta mobile et virtuose

Dès l’ouverture, l’on a du mal à entendre la musique tellement les protagonistes poussent les meubles, déchaussent les lustres art déco de la pièce où tout se joue et balayent la scène pour y étaler du sable à la Pina Bausch. Tous hystériques, ils s’activent sans cesse dans un désordre convenu, contenu par le lieu et le climat bourgeois de la commande d’Art. Même au deuxième acte, quand le spectacle impossible se joue, dans une mise en abyme musicalement époustouflante, le trituri d’objets continue avec des boites lumineuses. Mais ce bourdonnement permanent ne scande pas l’action bien au contraire.

Dans la deuxième partie, tous sont assis autour de la table et seul l’éclairage change pour montrer qu’on passe de l’opéra à la comédie dans un seul souffle de gros ennui de classe. Il y a du symbole, bien sur et Mitchell a étudié avant de proposer sa copie : les costumes mêlent art déco et lignes d’aujourd’hui. Des symboles sont partout. Et le mécène apparaît vraiment sur scène alors que c’est son major-d’homme qui parle dans le livret, parce que la metteuse en scène a retrouvé dans la version originelle, que la commande était passé par … le Bourgeois gentilhomme. On mesure l’humour pistache qui ne passe pas du tout, empesé par l’ennui communicatif de Mitchell.

Restent les chanteurs, éblouissants: En Ariane, Lise Davidsen explose tout : voix sur-puissante toujours en saturation, présence massive, elle rugit toute la seconde partie avec une force et une maîtrise vocale qui forcent l’admiration. On aurait aussi aimé qu’elle joue, avec plus de nuances. Mais affublée de plein de doubles frêles et poétiques, elle reste surtout statique, échouée au milieu de la scène et attablée pour lancer du son. Nez rouge, robes à néons et incapable de tenir en place deux secondes, Sabine Devieilhe incarne une Zerbinetta, cœur de la troupe de foire, tout à fait mobile et virtuose. Ses trilles de la deuxième partie forcent le respect.

Toujours du côté des voix de femmes, les allégoriques Andrea Hill, Elena Galitskaya et Beate Mordal sont infiniment gracieuses. Enfin, lumineux, et réussissant presque à ne pas suivre la consigne du mouvement permanent, Éric Cutler est aussi charismatique qu’émouvant. Un opéra à aller voir sans attente de rythmes, en se laissant porter par les voix et la musique de Strauss…

visuel : YH

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Yaël Hirsch
Co-responsable de la rédaction, Yaël est journaliste (carte de presse n° 116976), docteure en sciences-politiques, chargée de cours à Sciences-Po Paris dont elle est diplômée et titulaire d’un DEA en littérature comparée à la Sorbonne. Elle écrit dans toutes les rubriques, avec un fort accent sur les livres et les expositions. Contact : [email protected]

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