Théâtre

Thomas Jolly illumine « Thyeste » en ouverture du festival d’Avignon 2018

Thomas Jolly illumine « Thyeste » en ouverture du festival d’Avignon 2018

07 juillet 2018 | PAR Amelie Blaustein Niddam

« Je veux la vengeance pure » déclame le chœur. Et si, en fait, Thomas Jolly voulait prouver qu’il n’était plus un jeune metteur en scène à l’occasion de cette 72e édition du Festival d’Avignon ? Avec Thyeste, il a gagné ce soir sa place dans la plus belle cour des grands : la Cour d’honneur du Palais des papes.

[rating=4]

On a connu Thomas Jolly trop spectaculaire (Henri VI), trop laid (Le Radeau de la Méduse), mais on le rencontre ici parfaitement à l’équilibre, à l’aise sur le fil très fin qui sépare la grandiloquence de la précision.

Ce qui est fou avec le théâtre antique, c’est que l’on connaît déjà l’histoire – et même très bien depuis le temps. Thyeste est une tragédie écrite par Sènèque au Ier siècle. Elle raconte la vengeance hors normes qu’Atrée (Thomas Jolly) fait subir à son frère Thyeste (Damien Avice). Atrée reproche à ce dernier de lui avoir volé sa femme et de lui avoir fait des enfants. Il décide alors de feindre la paix pour se réconcilier avec lui. Il en profite alors pour tuer les enfants de son frère : il les cuisine pour ensuite les servir à leur père, qui les avalera sans le savoir. Les deux frères sont les fils du héros Pélops. La légende raconte que leur grand-père Tantale offrit leur père aux dieux lors d’un banquet. Cela donne le ton des relations familiales.

Sur le plateau immense de la cour du palais des papes, sont placées sur une même ligne, en parallèle, une immense tête portant des ouvertures et semblant crier, ainsi qu’une main toute aussi gigantesque. Au centre, se trouve une étoile et, sur le mur de la cour, des fils qui ressemblent à des cordes. Le jeu se met en place en silence. Un homme aux yeux bardés de rouge escalade la tête et mélange quelque chose. Puis arrivent des enfants aux costumes allégoriques : des rubans symbolisent le sang qui coule. Ils sont accompagnés par le chœur (puissante Annie Mercier).

L’enjeu de la mise en scène : nous faire découvrir ce que l’on sait déjà

Tout s’installe et le drame peut prendre place. Thomas Jolly maîtrise la force tragique de la paillette et a raison de parer Éric Chailler d’un costume qui brille de mille feux. Il campe Tantale, le grand-père dérangé sortant des chaudes limbes, où il cuvait son éternité. Le prologue nous révèle ce qui va se passer. Tout l’enjeu de la mise en scène est donc de nous faire découvrir ce que l’on sait déjà.

Jolly signe des déplacements impeccables sur l’immense espace scénique très bien occupé. La lumière, pièce maîtresse ici, est incroyable. Rappelons au passage que dans la pièce, même le soleil se cache devant trop d’horreur. A-t-on jamais vu le mur de la cour du Palais des Papes transformé en boule à facettes ? C’est époustouflant. Pendant toute la première partie, celle qui précède le climax où le drame se dévoile, les idées fusent. La lumière jaillit du sol, le roi porte une couronne en plexiglas, les fenêtres de la cour s’allument et s’éteignent. On attend. « Quand le massacre va-t-il enfin commencer ? »

Annie Mercier est la furie, Charline Porrone le courtisan et Lamya Regragui le messager. Toutes les trois campent une forme de chœur très originale, où la voix, presque chantée parfois, vient remplacer l’image. Même si nous savons ce qu’il va se passer, il suffit de ressentir l’horreur nous pénétrer pour comprendre que Thomas Jolly a frappé juste. Il manipule le jour et la nuit, l’attente et la révélation avec brio.

Comme souvent dans les pièces antiques, qu’Oliver Py a tant démocratisées en montrant et en faisant entendre Eschyle, elles résonnent avec l’actualité. À l’heure où le monde semble s’écrouler, entendre « C’est donc nous qui fûmes choisis parmi tant d’hommes pour succomber sous l’effondrement de l’univers » sonne un peu trop comme un flash d’informations. « Et pourtant cette horreur, il faudra la voir, car elle va se donner en spectacle. » Grand et beau spectacle donc, qui, comme souvent à Avignon, met des relations familiales tendues au coeur de l’intrigue. Une violence sublimée par la beauté d’un geste très maîtrisé. Brillant.

Retrouvez le dossier de la rédaction ici

Visuels : © Christophe Raynaud de Lage / Festival d’Avignon

Visuel 3 et Image à la Une  ©Fabrice Sabre- DR

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