Opéra
Jenufa à Berlin : frugalité esthétique et volupté musicale

Jenufa à Berlin : frugalité esthétique et volupté musicale

13 juin 2022 | PAR Nicolas Chaplain

L’amour, le meurtre, la jalousie, la culpabilité et le pardon sont les grands thèmes abordés dans Jenufa, l’opéra tragique et déchirant écrit et composé par Leoš Janácek en 1904 d’après le drame de l’écrivaine Gabriela Preissova.

Damiano Michieletto s’efforce à éviter toute représentation réaliste et folklorique. Le metteur en scène fait le choix radical de l’épure et de la sobriété. L’espace scénique imaginé par Paolo Pantin est une pièce blanche qui ne comprend que très peu d’accessoires :  des bancs en bois, quelques bougies et un crucifix placés sur un autel évoquent la forte présence de la religion autour de l’héroïne et les activités de sa belle-mère sacristine. La scène est délimitée par des parois en plexiglass dépoli sur lesquelles se réverbèrent des lumières oniriques qui déréalisent l’endroit. Ce dernier devient peu à peu psychologique, mental lorsque descend du plafond un gros rocher de glace, symbole de la tragédie et de la menace qui s’abattent sur la famille. La métaphore de la glace est tissée tout au long de la représentation. Dès l’acte 1, Steva apporte un cube de glace qu’il gratte et brise vigoureusement avec son couteau. Cet épisode prémonitoire annonce la mort de son fils qu’on retrouvera noyé sous la glace huit mois plus tard. Au dernier acte, la fonte du glacier cause un trou dans le sol et c’est sous l’eau que la marguillière avoue le crime et implore le pardon de sa belle-fille.

Dans cet environnement sévère, austère, encore intact, isolé par de fins rideaux blancs, vivent les villageois moraves. Figés dans des tenues sombres, ils forment une société rigide dont la Kostelnicka, chignon serré, guindée dans son tailleur cintré, fait respecter strictement les valeurs. Si elle tue l’enfant conçu hors mariage, c’est pour protéger Jenufa de la misogynie et du fiel de ses congénères, pour sauver les apparences et préserver une forme de conservatisme.

Cette nouvelle production du Staatsoper de Berlin propose donc une lecture dégraissée et soignée mais finalement proche du livret, moderne sans être innovante

Chaque rôle, même petit, est bien distribué. Citons Anna Schwarz (la grand-mère Buryja) et Victoria Randem (Jano) ! Deux femmes dominent le plateau. Asmik Grigorian est une très bonne Jenufa. Son chant bellissime et son jeu naturel sont au service du personnage qu’elle incarne sans grandiloquence. On était venu entendre Evelyn Herlitzius dans le rôle de la belle-mère mais celle-ci a été remplacée par Dalia Schaechter dont la performance vocale et corporelle était intensément dramatique. Entre les deux, une tension était palpable.

Dirigée brillamment par Thomas Guggeis, la Staatskappelle déploie de multiples couleurs. Dansant, brutal, caressant, l’orchestre splendide se délecte de la richesse d’une partition époustouflante avec expressivité, urgence, inquiétude et lyrisme.

Photo : Bernd Uhlig

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Nicolas Chaplain

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