Opéra
Claire Gibault : « Le métier de chef d’orchestre est autant fait pour les femmes que pour les hommes »

Claire Gibault : « Le métier de chef d’orchestre est autant fait pour les femmes que pour les hommes »

08 mars 2020 | PAR Kevin Sonsa-Kini

Elle est l’une des rares femmes à avoir dirigé un orchestre symphonique en France et en Europe, Claire Gibault, 74 ans, est à la tête du Paris Mozart Orchestra qu’elle a fondé en 2011. Elle est également membre du Conseil économique, social et environnemental. Claire Gibault lance, en collaboration avec Laurent Bayle, directeur général de la Philharmonie de Paris et le directeur du département concerts et spectacles Emmanuel Hondré: la Maestra. Un concours international de cheffes d’orchestre qui a pour but de permettre à des jeunes musiciennes de se produire dans les grandes salles de France et d’Europe et qui se déroulera du 16 au 19 mars 2020 à la Philharmonie de Paris. Une deuxième édition est d’ores et déjà annoncée pour 2022. Claire Gibault s’exprime pour Toute la culture sur ce concours et le métier de cheffe d’orchestre encore peu valorisé chez les femmes. 

Propos recueillis par Kevin Sonsa-Kini 

Toute la culture : Comment vous est venue l’idée de ce concours et en quoi cela consiste ? 

Claire Gibault : Je suis moi-même cheffe d’orchestre et tout au long de ma carrière, j’ai ressenti des barrages, de la condescendance. J’ai assisté quelques fois à des injustices notamment dans des concours paritaires. J’ai trouvé que les femmes n’étaient pas bien traitées. J’ai donc décidé de donner un coup de pouce à cette génération très talentueuse qui arrive. Quand on voit qu’en France, seulement 4% de femmes sont programmées dans les institutions culturelles comme cheffe d’orchestre, on se dit quand-même qu’il faut faire quelque chose. On ne va pas attendre cinquante ans pour arriver à 10%. Laurent Bayle et Emmanuel Hondré sont très concernés par cette question depuis plusieurs années. Nous nous sommes rencontrés pour discuter de ce problème et ensemble, nous avons décidé de créer ce concours, la Maestra.

-Vous aviez effectivement dit dans une interview aux Echos, qu’il n’y avait que 4% de femmes cheffes d’orchestre en France et 6% en Europe. Selon vous, pourquoi les femmes cheffes d’orchestre sont-elles si peu présentes et finalement peu reconnues ? 

Parce qu’il n’y a aucune femme à la tête d’un orchestre permanent. Cela ne donne pas du courage et n’inspire pas les jeunes femmes à faire ce métier. Il faut les encourager. Moi même, je ne connais pas tellement de femmes qui sont directrices d’orchestre dans les conservatoires supérieurs. Au Conservatoire National Supérieur de la Musique de Paris, nous avons une nouvelle directrice, Emilie Delorme (depuis le 6 janvier 2020). Elle est très attachée à la parité femmes/hommes. Elle va veiller à ce que à la fois les compositrices, qui sont sous représentées et les cheffes d’orchestre soient aussi encouragées et qu’elles soient mieux représentées. 

« Nous les femmes, nous devons prouver que nous avons de telles compétences qu’on peut introduire dans un milieu réservé aux hommes » (Claire Gibault) 

( NDLR, depuis,  Débora Waldman a été nommée au poste de Directeur Musical, chef permanent de  l’Orchestre Régional Avignon-Provence)

-Vous avez souvent été la première voire la seule femme à diriger un orchestre symphonique que ce soit l’Opéra National de Lyon en 1969. Vous avez également dirigée l’Orchestre de la Scala en 1995 et la Philharmonie de Berlin en 1997. En quoi c’est plus difficile pour une femme de s’imposer en tant que cheffe d’orchestre  ? 

A vrai dire, les références des musiciens et du public sont toutes masculines. Les stars de la direction d’orchestre sont également masculines. Tout le monde fonctionne avec ses habitudes. Et nous les femmes, nous devons prouver que nous avons de telles compétences qu’on peut s’introduire dans un milieu réservé aux hommes. Il faut dire qu’on ne nous fait pas de cadeaux et que c’est particulièrement difficile. Je pense que quand un jeune homme veut devenir chef d’orchestre, il se demande pas si il veut devenir le meilleur, il fonce et fait son job. Nous, les femmes, on nous demande toujours d’être à un top niveau pour avoir le droit de s’exprimer. Si une femme fait ce métier, faut vraiment qu’elle soit la meilleure. Cela rend tout extrêmement difficile. Ce n’est pas ce que je recherche. Mais cela veut dire que, bien sûr le pourcentage de femmes qui exercent est plus faible alors beaucoup d’hommes dirigent. 

-Avez vous des conseils à donner à la jeune génération de femmes cheffes d’orchestre notamment celles qui participent à la Maestra ? 

Elles arrivent quand-même dans un contexte musical nettement plus accueillant que le monde dont je sors. Mais je crois que c’est toujours bien de créer son propre ensemble pour être au travail chaque jour et ne pas attendre qu’on vienne vous chercher car cela n’arrive pas souvent. Plus on dirige, meilleure on devient. Il ne s’agit pas de génération spontanée, il faut pratiquer. Un instrument on peut le pratiquer chez soi tout seul mais une direction d’orchestre, c’est complexe ! C’est la relation avec les musiciens, une pratique physique, une écoute de la collectivité…C’est tout un ensemble de choses. J’encourage donc les jeunes femmes à accepter à la fois les postes d’assistantes et à créer leur propre ensemble. Mais on voit des jeunes femmes extrêmement talentueuses qui pourraient diriger. 

-J’imagine que vous vous sentez un peu moins seule avec cette nouvelle génération de cheffes d’orchestre qui émerge…

J’ai eu beaucoup de bonheur en regardant les vidéos des 220 candidates qui ont postulées à ce concours. Il y avait deux vidéos de deux minutes par candidate. Certaines m’ont émerveillées et m’ont rassurées. Je me suis dit que le métier de chef d’orchestre est autant fait pour les femmes que pour les hommes. Certaines sont d’un naturel, d’un professionnalisme, d’une technique et d’un charisme absolument fascinant. Je me réjouis beaucoup de ce concours qui va se dérouler prochainement. Je dois que nous avons travaillés main dans la main avec la Philharmonie et que Laurent Bayle et Emmanuel Hondré étaient à la fois présents et impliqués à toutes les étapes autant que moi. Je me rends compte que j’incarne le combat féminin mais c’était formidable d’avoir deux hommes aussi concernés par ce sujet. Ce n’est pas un concours contre les hommes, c’est un concours pour établir une parité entre les hommes et les femmes. On s’est dit tous ensemble qu’on espérait en quatre ans avoir fait monter la statistique de manière considérable et ne pas avoir besoin de faire un concours réservé aux femmes dans l’avenir. On a programmé une deuxième édition en 2022 mais pour l’instant il y a encore beaucoup de travail à faire. 

-Estimez-vous que suite à ce concours et dans les années à venir, les femmes seront au même titre que les hommes à la direction des orchestres symphoniques et notamment à la Philharmonie de Paris ? 

J’espère bien oui ! En tout cas, c’est le vœu de Laurent Bayle et d’Emmanuel Hondré, c’est sûr. 

Visuels :©Maria Mosconi 

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