Théâtre
Toute Nue, variation Feydeau Norén, un Feydeau à la puissance 2

Toute Nue, variation Feydeau Norén, un Feydeau à la puissance 2

08 mars 2020 | PAR David Rofé-Sarfati

En intriquant les écritures de Feydeau et de Lars Norén, Émilie Anna Maillet, invente un jeu de massacre acerbe et spectaculaire. Le public est fasciné par cette réinvention du célèbre vaudeville, Mais n’te promène donc pas toute nue ! 

 

Une pièce de Feydeau représente toujours une terrible épreuve du feu. Sans sous-texte, un Feydeau n’est que prétexte à la gesticulation de personnages gauches, pleutres, minables et veules. Cette gesticulation saisit ou non le public. Ses pièces nous plaisent lorsqu’elles connaissent deux composantes, le rythme et le pouvoir comique des comédiens, l’une en dette de l’autre. Sans cette combinaison, le public s’ennuie. Les portes doivent claquer au bon moment; chaque comédien dans ses mouvements doit entraîner le public vers lui. Emilie Anna Maillet réussit la gageure de casser le rythme d’origine pour cadencer la pièce de son propre tempo. Cette réinvention est succulente par à une machinerie rigoureuse orchestrant les comédiens, les motifs scéniques et les effets vidéo.

Avec l’ajout de textes de l’écrivain suédois Lars Norén, la pièce acquiert une force nouvelle.  L’humour très noir se transforme en une féroce critique des rapports homme femme et des ambitions viriles. La nudité abandonne le registre gaulois. À l’époque des femen, le corps nu de l’épouse devient une arme politique et de destruction sémantique. La première vague de féminisme au 19e revendiquait le droit à l’éducation et le droit de vote en dépit du fait que la femme occupait une place encore balbutiante dans la société. La deuxième vague, celle des années 70, affirmait des enjeux d’indépendance et de droit pour les femmes de disposer d’elles-mêmes. La troisième enfin, celle que nous vivons aujourd’hui (#Metoo) repense la question du rapport entre les sexes et porte des enjeux de parité et de réappropriation par les femmes de leurs corps dans ses dimensions les plus intimes. 

Rappelons l’intrigue : Clarisse est l’épouse de Ventroux, un homme politique très ambitieux qui utilise son couple prétendument idéal pour arriver à ses fins.  Ce jour-là, il fait très chaud, le couple reste à Paris en raison du travail de Ventroux, et Clarisse rentre tout juste d’un mariage où elle s’est rendue pour représenter son mari. Souffrant de la tempéraure, elle se met à l’aise. Cette femme qui se promène ainsi dénudée est immédiatement perçue comme une femme légère inconsciente de la portée de ses actes. Mais ses actes sont bien sur intentionnels. Réduite au rôle de potiche et de faire valoir, elle se rebelle à sa façon et  décide de se promener toute nue, non par une sottise feinte ou réelle, mais bien pour revendiquer de sa place et pour exister. Sa nudité  déclenche alors un véritable jeu de massacre où les codes sociaux, les convenances et la carrière de son mari  prennent l’eau.

La pièce, si actuelle, décrypte les symptômes de domination si génialement mise en jeu par Feydeau  et rappelle l’utilisation patriarcale du couple comme outil politique au service de l’ambition politique. En cela, Toute Nue! est une pièce contemporaine. Elle trempe dans l’actuel, dans le bouillonnement de la pensée d’aujourd’hui. La scénographie inventive impressionne. Le talent et la sportivité des comédiens finissent de bâtir un solide spectacle drôle et édifiant. 

TOUTE NUE, VARIATION FEYDEAU NORÉN
Mise en scène : Émilie-Anna Maillet
Du jeudi 27 février au samedi 21 mars :
Théâtre Paris-Villette, 211 Avenue Jean Jaurès, 75019 Paris, Métro Porte de Pantin (ligne 5)

Durée : 1h15

Crédit Photos Maxime Lethellier 

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David Rofé-Sarfati
David Rofé-Sarfati est Psychanalyste, membre praticien d'Espace Analytique. Il se passionne pour le théâtre et anime un collectif de psychanalystes autour de l'art dramatique www.LautreScene.org. Il est membre de l'APCTMD, association de la Critique, collège Théâtre.

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