Politique culturelle
Lilâ Le Bas : « lorsque les noms de rue sont essentiellement ceux d’hommes, cela renvoie aux jeunes filles qu’elles n’ont pas d’histoire »

Lilâ Le Bas : « lorsque les noms de rue sont essentiellement ceux d’hommes, cela renvoie aux jeunes filles qu’elles n’ont pas d’histoire »

08 mars 2020 | PAR Amelie Blaustein Niddam

Le Conseil économique social et environnemental vient d’éditer « Agir pour un espace public égalitaire« , adopté à la majorité. Nous avons rencontré Lilâ Le Bas, rapporteuse de ce travail brillant qui montre que la perception de la ville n’est pas la même dans les yeux des femmes et dans les yeux des hommes.

Vous venez de signer le rapport « Agir pour un espace public égalitaire »; qui êtes-vous et pourquoi, pour qui avez-vous initié ce rapport ? 

Je suis Lilâ Le Bas, conseillère au CESE (Conseil économique social et environnemental) depuis mars 2019, je suis arrivée en cours de mandat. J’y suis au titre de l’UNEF (Union nationale des étudiants de France) au sein du groupe des organisations étudiantes et des mouvements de jeunesse que je préside. Je suis membre de plusieurs sections : éducation, culture, activités économiques, délégations, droit des femmes et à l’égalité. C’est au titre de ces délégations que j’ai souhaité travailler.

Vous êtes toujours présidente de l’UNEF ?

Non, je ne suis plus étudiante mais oui, c’est compliqué d’être président d’une structure et conseiller au CESE, par manque de temps, donc ce sont souvent les anciens présidents qui ont eu une place au CESE. Même si je ne suis plus étudiante, j’ai une  proximité avec le milieu étudiant, j’ai fini mes études en 2018 par exemple.
J’y suis donc depuis mars 2019, j’ai voulu porter des sujets qui me tiennent à cœur, par mes engagements passés, j’ai essayé de faire pénétrer ces questions dans le milieu étudiant, et je m’étais dit qu’à l’aune des municipales il était intéressant d’interroger la question de l’égalité femmes-hommes dans l’espace public par le biais de la conception et de l’aménagement de l’espace public. Donc c’est l’opportunité des élections municipales, c’est-à-dire la possibilité de pouvoir prendre une position sur ces questions-là, qui m’a poussée à proposer ce thème en délégation.

Quand et pourquoi proposer ce thème ? Aviez-vous la sensation ou la preuve qu’il existait un problème?

Ma première réflexion est liée au milieu du sport. Plus jeune je faisais du sport à haut niveau, puis je me suis posée de nombreuses questions sur l’égalité hommes-femmes dans le sport : comment permettre à ce secteur d’être réellement mixte ? D’être un facteur de lien social pour tous et toutes ? Aujourd’hui, on est conscient que ce milieu n’est pas égalitaire. Mais, avant les mouvements actuels, je ne me posais pas la question.
Je me suis dit qu’il existait des lieux dans la ville qui permettaient de faire du sport librement via les terrains de foot, les city stades, notamment en campagne où ces derniers sont de véritables lieux d’échange. Puis, je me suis rendue compte que seuls les garçons s’y rendaient majoritairement pour jouer, rencontrer, sociabiliser et pratiquer une activité sportive. Puisqu’une étude avait déjà été faite au CESE sur les pratiques sportives et la place des femmes, j’ai trouvé intéressant de réfléchir à un format tel qu’une résolution (format plus court) qui permet d’interpeller quant à l’espace public au vu des municipales.

Avez-vous fait d’autres découvertes outre le sport ?

Après avoir diffusé une vidéo en plein air d’une petite fille expliquant la manière dont les cours de récréation sont occupées, j’ai réalisé la manière dont on fabrique la séparation des sexes dans l’espace public. Très jeunes, les petites filles ne peuvent pas occuper certains espaces et doivent se contenter d’espaces qui leurs sont associés. Ils sont souvent en périphérie du terrain de foot (qui occupe pourtant principalement la cour de récréation.;.).
Donc, dans un cadre où tous les débats tournent autour d’une école mixte qui permet aux filles et aux garçons de jouer ensemble, de se rencontrer, on se rend compte qu’on a pas réussi à créer cette mixité, à permettre à des sexes différents de jouer ensemble dès le plus jeune âge, ce qui est interpellant.
Ce qui m’a interpellée par ailleurs ce sont les chiffres des violences sexistes et sexuelles subies par les femmes dans la rue, on en parle désormais grâce au mouvement MeToo par exemple ou grâce à des sociologues qui se saisissent de la question et affirment que 40% des femmes en France ont déjà renoncé à fréquenter des lieux suite à des invectives sexistes; c’est énorme ! Puis la HCE (Haut conseil de l’égalité) qui a fait une enquête affirmant que 100% des femmes qui prennent les transports en commun se disent avoir été victimes d’invectives sexistes : c’est une réalité prégnante qui n’est pourtant pas encore assez prise en compte.
Ma dernière découverte est qu’aujourd’hui, lorsqu’on pense la ville durable d’une manière écologique, on ne prend pas ou peu en compte les besoins des femmes dans l’espace public.

Selon vous, quels sont les besoins des femmes dans l’espace public ?

Par exemple, on réfléchit à la mobilité de manière très pendulaire « travail-maison/ maison-travail », mais on ne pense pas aux déplacements intermédiaires. Or, aujourd’hui ce sont les femmes qui s’occupent majoritairement des enfants et des personnes âgées; il faut que ça change, mais ce sont encore elles qui exercent ces tâches d’aide aux personnes à coté de leur travail, dans un cadre amical, familial, social, et ces déplacements-là ne sont pas pris en compte.
Par exemple, sur les vélib, il n’y a pas de sièges pour bébés, ou alors si l’on prend son propre vélo, il est presque impossible de le garer sur un trottoir à Paris après avoir mis un cargo pour deux enfants ou encore un panier pour les courses etc.
Donc en fait, quand on se dit que la solution c’est le vélo et qu’il faut en faire la priorité, oui, c’est un vrai mode de déplacement durable, écologique, en revanche il faut aussi le penser pour les gens qui accompagnent d’autres personnes, notamment des enfants. Il faut faire en sorte par exemple, que certains vélib puissent disposer de sièges pour enfants.
Ce qu’on tend à expliquer aussi dans la résolution est que toutes les tâches puissent être réparties de manière égalitaire, que les nouvelles mises en place bénéficient à toutes et à tous. Car, si c’est le père qui amène son enfant à la réunion parents-professeurs ou chez le dentiste, cet équipement lui bénéficierait aussi.
De même pour le covoiturage en campagne, lorsqu’on voit une seule personne par voiture sur l’autoroute ça irrite, on se dit qu’on fait tous les mêmes trajets, sauf qu’encore une fois le covoiturage est pensé de manière pendulaire. Lorsqu’on fait du covoiturage et qu’on doit déposer le premier enfant à une première école, puis le second à une autre, et qu’entre-temps on doit aller chercher des affaires au pressing, aller au boulot etc. alors le covoiturage n’est plus possible et on a besoin d’avoir sa propre voiture pour être autonome.
Ce sont toutes ces réflexions-là que j’ai découvertes via cette résolution et qui sont passionnantes, car finalement si l’on souhaite refonder la ville mais que l’on ne prend pas en compte la question du genre on se dira dans 20 ans que l’on n’a fait qu’accroître les inégalités hommes-femmes.

En faisant ce rapport, vous aviez la sensation d’un espace public pensé par les hommes ?

Avant de réaliser ce rapport et d’avoir lu « la ville faite par et pour les hommes » de Yves Raibaud, non je n’avais pas une telle représentation des occupations inégalitaires de l’espace. J’avais surtout un « prisme sécuritaire » c’est-à-dire qu’on ne se sent pas en sécurité du fait des invectives sexistes ou des agressions sexuelles. La sécurité est un sujet, évidemment que la lutte conte le harcèlement doit être une priorité, en revanche, ça n’est pas la seule problématique ou la seule solution pour concevoir une ville égalitaire.

Dans les recommandations, qu’est-ce que vous voudriez proposer contre la sensation de peur existante? Notamment en province, passé 19h30 il est compliqué de rentrer seule chez soi, ce n’est pas une fiction. 

On n’a pas de préconisation clés en main sur ces recommandations-là. Il existe des situations diverses, des endroits avec ou sans transports en commun. Par contre ce qu’on dit c’est qu’il faut mettre en place des outils d’expérimentation, c’est-à-dire compter les pratiques et le nombre de personnes qui prennent les transports, le nombre de gens présents à  telle heure dans la rue à tel endroit, afin de faire un véritable constat pour savoir comment et qui utilise l’espace public.
On peut par exemple réaliser des marches exploratoires dans des lieux : on se rend compte que des femmes ne se promènent pas après 20h, alors on a eu l’idée de faire des marches avec ces femmes en essayant de comprendre leur sentiment. Il s’agit majoritairement d’une peur liée à un manque d’éclairage dans les petites communes ou même à Paris, les femmes détournent les rues non éclairées au profit d’endroits où il y a des bars ou de la vie afin de pouvoir appeler à l’aide facilement en cas de problème.
En faisant ces marches de nuit, on parvient à mieux comprendre quelles sont leur perception et comment y remédier. Par ailleurs, ouvrir les cafés jusqu’à 2h du matin et mettre de la lumière peuvent être des solutions. Après il est aussi question de traiter les questions des comportements et des violences via la mise en place de loi « renforçant la lutte contre les violences sexuelles et sexistes » portée par Marlène Schiappa par exemple.
On n’a pas voulu limiter les réflexions du rapport  à la question du harcèlement qui est un vrai sujet, qui n’est pas à minorer, mais on pense qu’il existe d’autres thématiques à aborder, et c’est pour cette même raison qu’il n’y a pas de préconisation spécifique sur la sécurité dans l’espace public.
En revanche, nous avons créé des préconisations afin de prendre en compte le sentiment des femmes dans l’espace public et trouver des solutions à l’image d’une démarche exploratoire.
Par exemple, en Suède, ils devaient aménager un espace de jeux pour adolescents, construire un skatepark, puis ils se sont rendus compte qu’il ne serait pas utilisé par les filles. Ils ont ainsi réuni des jeunes filles pour discuter de leurs loisirs afin de créer un espace multi-activités. Ils leur ont appris à faire du skate et ont installé d’autres dispositifs qui répondaient aux désirs des jeunes adolescentes.
C’est ainsi tous ces mécanismes-là qui doivent être mis en place selon les besoins recensés par les villes et qu’on préconise. Il faut alors faire un constat chiffré (savoir qui utilise quoi comme espace public, à quel moment etc.). Il est nécessaire de faire des constats et d’expérimenter avec des outils afin de trouver les pratiques adéquates à mettre en place.

Dès le plus jeune âge, il faut saisir comment on lève les freins à l’orientation des filles dans les métiers de l’urbanisme, de l’architecture, des fonctionnaires territoriaux, des formations tout au long de la vie, sur la question de l’égalité femmes-hommes. Il y a aussi une question de visibilité dans la rue, par exemple les noms de rue : on a tendance à dire que c’est anecdotique mais finalement lorsque les noms de rue sont essentiellement ceux d’hommes, cela renvoie aux jeunes filles qu’elles n’ont pas d’histoire, pas de grandes héroïnes auxquelles s’identifier et cela impacte sur la vision des femmes dans la rue.
En outre, il existe diverses préconisations qui vont en ce sens afin de permettre la formation, la visibilisation et l’intégration des femmes dans le processus de décision et de participation citoyenne.

Vous parlez de préconisations, de résolutions, cela signifie-t-il qu’il existe un lien direct entre vous et le ministère ? Quel est le lien entre le CESE et les « vraies » chambres ?

La différence est que nous nous ne sommes pas décisionnels. Nous abordons des préconisations que l’on propose aux pouvoirs publics, ensuite chacun s’en empare de la manière dont il le souhaite. Il n’y a aucune obligation. On essaie d’interpeller au mieux le gouvernement, notamment Marlène Schiappa qui s’occupe principalement de ces questions-là. Selon nous, chacun doit se saisir de ce rapport afin d’examiner en tant qu’élu d’un territoire la manière d’aménager un espace en prenant en compte la question des genres et en ne feignant pas que l’égalité hommes-femmes soit respectée dans les villes.

Vous pouvez télécharger le rapport ici

Visuel : Autorisation d’utilisation ©Lilâ Le Bas

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Amelie Blaustein Niddam
C'est après avoir étudié le management interculturel à Sciences-Po Aix-en-Provence, et obtenu le titre de Docteur en Histoire, qu'Amélie s'est engagée au service du spectacle vivant contemporain d'abord comme chargée de diffusion puis aujourd'hui comme journaliste ( carte de presse 116715) et rédactrice en chef adjointe auprès de Toute La Culture. Son terrain de jeu est centré sur le théâtre, la danse et la performance. [email protected]

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