Opéra
Avec Sondra Radvanovsky, trois + une Reines au Teatro San Carlo de Naples

Avec Sondra Radvanovsky, trois + une Reines au Teatro San Carlo de Naples

24 février 2022 | PAR Paul Fourier

La soprano reprenait un spectacle créé à Chicago, puis passé par Barcelone, où elle rend hommage aux héroïnes royales de Donizetti. C’est une triple performance exaltante qui a régalé le public enthousiaste du San Carlo.

Sondra Radvanovsky, dans l’histoire lyrique, est l’une des rares sopranos à avoir interprété les rôles d’Anna Bolena, de Maria Stuarda et d’Elisabetta (première du nom, dans Roberto Devereux) des opéras de Donizetti, qui plus est, dans la même saison. C’était en 2016 au Metropolitan Opera de New York. Et de ces œuvres, elle a choisi trois moments emblématiques, trois scènes qui conduisent les héroïnes à l’exécution ou à l’abdication ; trois scènes donc, qui représentent des sommets et dont la progression dramatique est particulièrement soignée.

La performance de ce soir est d’autant plus à saluer que, même si elles sont cousines, les trois Reines n’ont pas complètement la même typologie vocale et que, passer de l’une à l’autre, – surtout dans un même spectacle – n’a rien de naturel. De toute évidence, il y eut une part de fabuleux dans cette soirée, car la soprano est aujourd’hui sans égale dans cet exercice.

La voix de Sondra Radvanovsky est singulière. D’aucuns trouveront son timbre un rien métallique, mais ce que personne ne niera, c’est une forme de spectaculaire et une aptitude particulière (révélée tardivement comme elle nous l’avait déclaré dans son interview) pour le bel canto.
Car tout y est et relève d’une maîtrise stupéfiante de l’art belcantiste : une longueur de souffle prodigieuse, une admirable capacité à moduler et à émettre d’impalpables sons piani, à vocaliser et ainsi à passer d’un registre à un autre avec une facilité saisissante. Exercice, pas forcément aisé, elle parvient, sans mal, à incarner les trois femmes, tout en les distinguant par leur individualité.
Car contrairement à ce que l’on peut croire, le message qu’elles adressent aux hommes et à Dieu est bien distinct pour chacune d’entre elles : dans ses derniers instants, Anna Bolena puise la force rageuse pour condamner son mari et la nouvelle Reine. Maria Stuarda maudit Élisabeth et l’Angleterre qui aura à regretter le régicide annoncé.
Quant à Elisabetta (dans Devereux), elle, elle se lamente sur ses propres erreurs et son amant exécuté.

Dans la fosse, qui mieux que Riccardo Frizza pouvait mener cette soirée au meilleur port ?

Le chef d’orchestre a été, en partie, à l’initiative de la genèse de ce spectacle. Il en est ce soir, l’ordonnateur et il le fait avec tout son talent, sachant d’abord profiter des ouvertures qui reprennent des extraits de la partition et annoncent l’action et le drame à venir. Il sait, par ailleurs, faire appel à toute l’étendue de nuances qui traduisent les sentiments des Reines, ralentissant le rythme au moment des lamentations, le martelant au moment des épanchements de rage.

Les trois scènes ont, également, en commun d’être précédées de préambules dévolus au chœur – admirable ce soir – qui a pour fonction de révéler l’état d’esprit de la reine avant sa grande scène. Par ailleurs, des solistes accompagnent Radvanovsky dans les trois scènes et les artistes féminines (Martina Belli (Smeton) et Caterina Piva (Anna et Sara)) se montreront plus convaincantes que leurs collègues masculins (Edoardo Milletti, Antonio di Matteo, Giulio Pelligra et Sergio Vitale).

Trois robes, trois scènes, trois drames.

Lorsqu’elle paraît dans Anna Bolena, dans une robe rouge et noire, l’on regrette d’abord quelques minauderies alors qu’elle incarne le dérangement de l’esprit qui gagne la femme d’Henri VIII, à l’approche de sa mort, minauderies qui, par ailleurs, tranchent avec l’aptitude dramatique habituelle de la soprano. Mais la voix se fait aussi légère qu’il est possible de l’être et le « Dolce Guidami » ensuite, est un festival de sons piani, parfaitement contrôlés. Dans un « Coppia iniqua » hypnotique, elle ose des descentes vertigineuses de l’aigu vers le grave et ses vocalises, qui ne visent pas l’esthétique, sont au service de sa rage qui cible le Roi et sa nouvelle compagne.

L’adéquation entre la soprano et le personnage de Maria Stuarda n’était pas, à Barcelone, la plus convaincante et la Reine d’Ecosse lui restait sensiblement rebelle. L’on sent, aujourd’hui, qu’elle a retravaillé le rôle pour s’approcher au mieux de cette héroïne. Certes, dans la scène de la prière, dans une robe cette fois verte, c’est la technique qui apparaît le plus, alors qu’elle utilise tout son savoir-faire pour livrer alors un interminable son piano qui finit en forte, et, luxe suprême, elle le double immédiatement. Mais elle convoque ensuite toute la force de son l’interprétation pour incarner une femme qui va mourir en Reine, et qui assène alors aux témoins, une malédiction tant sur la tête de sa rivale que de l’Angleterre tout entière.

La grande scène de Roberto Devereux se révèle être alors, incontestablement, le point culminant de la soirée. D’abord parce que l’ouverture est la plus belle des trois. Lorsque la soprano revient dans une robe blanche extravagante, l’atmosphère ressentie est immédiatement crépusculaire et annonce la fin de règne. Le « Vivi, Ingrato » est alors réalisé à la manière d’une tragédienne où les sons sont au service dévoué des mots, où l’outrance est de mise, à l’image de cette scène conçue pour la laisser s’exprimer. Puis dans le « Sangue versato », on bascule dans le spectacle d’une folie qui laissera le public abasourdi.

En cette soirée, une annonce avait été faite pour dire que la styliste Paloma Picasso interviendrait pour retirer les gants de Radvanovsky dans les derniers instants de l’ultime scène. L’opération – probablement liée à du mécénat – n’aura pas été la meilleure des idées puis la soprano a eu à négocier les terribles notes avec, dans les pattes, une « habilleuse » plutôt empruntée.

Heureusement, ces détails n’auront pas, pour autant, gâché cette soirée où une Reine incontestée de l’art lyrique se sera mise, telle une tragédienne virtuose, dans la peau de chacune des trois Reines belcantistes.

Visuels : © Luciano Romano

Le chant d’amour de Marina Rebeka et de Lorenzo Viotti à la Thaïs de Massenet à la Scala de Milan
Charlotte Rondelez, fondatrice de la billetterie BAM Ticket : « il y a un bel écho autour de ce projet »
Paul Fourier

Publier un commentaire

Votre adresse email ne sera pas publiée.

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée.


Soutenez Toute La Culture