Opéra
Sondra Radvanovsky, reine(s) en son domaine de Barcelone

Sondra Radvanovsky, reine(s) en son domaine de Barcelone

11 mai 2021 | PAR Paul Fourier

La soprano canadienne a mis à genoux le public du Liceu en interprétant des extraits des trois Reines de Donizetti

Le public du Liceu de Barcelone est amoureux du bel canto. Et il adore se trouver des souveraines en la matière. Dans la patrie de La Divine Caballé, il a notamment voué, pendant de longues années, un culte quasi religieux à Edita Gruberova et se cherchait une nouvelle tenante du titre depuis le retrait des scènes de cette dernière.
À l’issue du concert du 8 mai 2021, l’on n’en doute plus : Sondra Radvanovsky peut désormais prétendre au trône. Car, dotée d’une voix exceptionnelle et même spectaculaire qui maitrise les codes du bel canto, elle possède une extraordinaire présence en scène, due au moins autant à la noblesse du port qu’à un jeu dramatique extrêmement juste.
Radvanovsky a abordé ce répertoire relativement tard dans sa carrière (lire son interview ici) et, si son étendue belcantiste va au-delà de ces rôles, elle s’est affirmée ces dernières années dans le rôle de Norma la prêtresse et dans « Les trois Reines » : Anna Bolena (1830), Maria Stuarda (1834) et Roberto Devereux (1837), trois opéras de Donizetti qu’elle immortalisa au Metropolitan Opera, dans une trilogie réglée par David McVicar.

Ce faisant, Radvanovsky a su, grâce à ces personnages, imprimer une marque indélébile dans l‘Histoire du genre.

Rares sont les sopranos qui réussirent à se plier aux redoutables partitions des trois Reines et à leurs défis vocaux pourtant différents. Au cours de ces dernières décennies, on les compta sur les doigts d’une seule main. Lorsqu’elles y parviennent, il devient naturel de se composer un programme de récital avec les trois scènes finales des trois œuvres de Donizetti. Et il serait illusoire que la perfection soit, en général, atteinte pour chacun des rôles. On le constate ce soir : le rendu vocal de Maria Stuarda, destiné à un soprano lyrique, était un peu en deçà de ceux de Bolena et de Devereux.
Ce qui fait, en outre, la force de ce patchwork donizettien c’est que le sublime y côtoie, par moments, l’hystérie, ce qu’adorent les passionnés d’opéras. Le mélange détonnant des partitions et de ces intrigues violentes mâtinées de trivialités pousse le plaisir (sadique) du spectateur à son paroxysme et conduit à l’exaltation des aficionados.
Ces scènes content la fin de règne des trois Reines dans des œuvres où le vocabulaire est parfois royalement grossier. Si Elisabetta qualifie sa rivale de « femme perverse » elle aura été gratifiée, un peu plus tôt, d’un « vile bâtarde » par sa cousine Stuarda, tandis que Bolena traite de « couple inique » son Henri VIII de mari et celle qui va la remplacer sur le trône.

Lorsque, de surcroît, l’on trouve une interprète à la hauteur, l’hystérie passe aisément du plateau à la salle.

Un point commun est inhérent aux trois scènes, c’est le sang. On use du poison chez les Borgia, Norma finit sur le bûcher, mais chez les Tudor, c’est la hache qui vient invariablement mettre fin à l’intrigue.
Dans la mise en espace élégante de Rafael Villalobos, le carmin de ce sang colore, aux moments clés, un fond de scène qui côtoie alors l’univers visuel d’un Robert Wilson.
Durant le concert, chaque temps d’opéra suit ainsi le même cérémonial : l’ouverture de l’œuvre est jouée alors que le visage de la Diva, expressif et nullement fardé, est projeté en grand large sur le rideau de scène du Liceu.
Par cet instant d’expressions saisies, l’on rappelle non seulement la proximité des trois héroïnes entre elles, mais encore, avant leur qualité de souveraines inflexibles, celle fondamentale de femme meurtrie, car leur fin est autant histoire de politique que d’amour.

De la sorte, grâce à ce préambule, Radvanovsky peut paraitre dans ses trois robes invraisemblables conçues par Rubin Singer – robes étrennées à Chicago lors de la création du spectacle en 2019 – en portant déjà en elle l’histoire que ces héroïnes ont vécue entre les ouvertures et les épilogues et en endossant ainsi le souffle dramatique des œuvres. Les airs de concert ainsi replacés dans la Trilogie Tudor peuvent s’inscrire dans l’imaginaire global du bel canto.
L’excellence du Chœur du Liceu (cheffe : Conxita Garcia) – chœur très présent chez Donizetti dans les scènes finales -, une direction d’acteurs au cordeau, des costumes élégants et intemporels concourent à la perfection de ce spectacle qu’on ne peut limiter à la performance superlative de la soprano.

Comme on l’a souligné, « la » Radvanovsky a un port de Reine. Sa voix que l’on sait lourde – et qu’elle a expliqué avoir dû maitriser avec le temps – a l’autorité royale, mais, ce soir, elle la teinte des multiples sentiments de ces femmes qui côtoient la mort : la douceur, les doutes, la révolte et la violence, sans jamais tomber dans l’outrance.

Ce que l’on retiendra c’est qu’au-delà des immenses moyens de la chanteuse, c’est le subtil équilibre global qu’elle bâtit qui fait cohérence aux personnages dans leurs folies respectives.

Bien sûr, si l’on exerce un œil critique et non énamouré, l’on soulignera quelques tendances à un expressionnisme pas foncièrement nécessaire, quelques graves qui paraissent forcés et l’escamotage systématique des notes aiguës finales.
C’est si peu de choses au regard de la perfection de la conduite des airs, de l’expressivité et de leur évolution dramatique, des pianis fantastiques, d’un legato exemplaire, de la maitrise parfaite des coloratures, du mordant des cabalettes… et des frissons qui parcourent nos corps de lyricomanes.

Du côté des solistes, si Gemma Coma-Alabert et Carles Pachón donnent à Radvanovsky une réplique correcte, Marc Sala, en raison d’un manque de projection flagrant, apparaît plus à la peine.

Le dernier acteur de cette extraordinaire soirée, c’est l’Orchestre symphonique du Liceu conduit par Riccardo Frizza. L’interprétation de la musique des opéras de Donizetti peut vite sombrer dans la facilité ou dans une rythmique hors de propos. Mais Frizza – qui dirigea notamment, en 2019, la splendide Semiramide de la Fenice – n’est pas aujourd’hui considéré sans raison comme l’un des plus grands spécialistes du genre.
À la tête de sa division d’élite, le chef donne de l’ampleur aux partitions royales, s’appuie sur la richesse des différents registres pour imposer une pâte jamais lourde, constamment somptueuse. Toujours attentif, il apporte aux pages chorales une douceur bienvenue et accompagne la soprano sur chaque phase de l’échelle des sentiments qu’elle interprète.
Sachant presque estomper la sonorité de son orchestre lors des moments d’introspection des Reines, il électrise son ensemble dans les cabalettes tout en ne mettant jamais en difficulté la Radvanovsky, qui reste libre du rythme qui convient à sa voix.

Il est des soirées qui s’inscrivent en notre mémoire, dans l’imaginaire collectif et dans l’histoire d’un genre (le bel canto). Ce fut le cas en ce 8 mai, soirée où Barcelone fêtait, de surcroît, sa libération des contraintes du couvre-feu lié au Covid.

© Paco Amate / Pig Studio

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