Opéra

Au Liceu, deux nuances exaltantes de Gioconda !

Au Liceu, deux nuances exaltantes de Gioconda !

18 avril 2019 | PAR Paul Fourier

L’Opéra de Barcelone prouve, une fois de plus, qu’il sait mettre au service des œuvres (même souvent délaissées comme celle-ci) des distributions du plus haut niveau.

En février, à Bruxelles, nous avions, apprécié la production remarquable d’Olivier Py de la Gioconda de Amilcare Ponchielli (lire ici). On est à Barcelone, dans un tout autre univers.

De la mise en scène, on ne dira pas grand-chose sauf qu’elle remplit son usage et offre une série de tableaux décoratifs, d’une fidélité absolue au livret. Dans cette production désormais ancienne (et qui fut d’ailleurs celle de l’Opéra de Paris en 2013), Pier Luigi Pizzi semble avoir surtout eu pour souci de faire gravir les ponts de Venise, sous tous les angles, aux protagonistes, choeur ou soliste et d’y faire évoluer une belle palette de couleurs et de mouvements. N’apportant guère de profondeur aux personnages, le dispositif permet de ponctuer les grandes scènes de moments distrayants pour le regard.

L’important n’est pas là, mais dans la science de l’équipe artistique du Liceu d’avoir su réunir non une, mais deux distributions de haut niveau et pour autant très dissemblables.

Dans la première de ces distributions, on avait, si l’on peut dire, deux poids lourds et un outsider. Côté féminin, la Gioconda était Irène Theorin, fidèle habituée des rôles wagnériens, et Laura était incarnée par Dolora Zajick, une de ces chanteuses dont la longévité force l’admiration et marque l’histoire de l’opéra.
De la première, on louera le professionnalisme, mais la pratique de Brünnhilde a un prix et la voix se révèle désormais altérée pour une écriture telle que celle de Ponchielli. Ses moyens d’aujourd’hui, permettent des fulgurances notamment à l’acte II et pour son « Suicidio » dont la partie grave était saisissante. En revanche, lorsqu’il s’agit d’apporter de la nuance et des sons piani à son héroïne, Irène Theorin peine, plus particulièrement dans les scènes finales, même si ce qu’elle réalise est tout à fait émouvant.
De la seconde, on reste abasourdi par cet instrument qui, après tant d’années de carrière, garde une fraicheur, une projection et une capacité à colorer le chant absolument extraordinaires. Si la crédibilité scénique est contestable, Dolora Zajick s’avère parfaitement être dans son élément dans le rôle de Laura, deuxième femme battante dans cet opéra où l’amour est le moteur central.
Alors, lorsque ces deux artistes dégagent leur puissance de feu pendant la fameuse confrontation de l’acte II, on semble avoir changé de dimension, comme si Isolde croisait le temps d’un instant le chemin d’Azucena, comme si deux lionnes enragées se disputaient le plus séduisant des lions. Moment étonnant plus que totalement idoine, ce choc des titans ébouriffera le public et provoquera alors une ovation méritée.
C’est du côté du ténor qu’il faut se tourner pour trouver du grand style et un Enzo tout en noblesse. Encore peu connu en France, Brian Jagde (que l’on aura le bonheur d’entendre en juin dans Alvaro de la Force du destin à l’Opéra de Paris) dispose d’une voix ample, d’un timbre assez sombre et néanmoins d’aigus très bien projetés. Son « Cielo e mar » sera absolument admirable.
Frère dans la vilenie de Iago et de Scarpia, Barnaba trouve en Gabriele Viviani un interprète aux accents sarcastiques qui compose un magnifique numéro de méchant prêt à tout pour posséder Gioconda.
Epoux de Laura qu’il sacrifie en un instant, Alvise Badoero est un personnage curieux et peu aidé par le livret. De fait, il manque à Ildebrando d’Arcangelo l’autorité nécessaire et son timbre assez terne ne permet pas de sortir le Prince de sa relative inconsistance.
La remplaçante de Marie-José Montiel, Agostina Smimmero, que l’on sent impressionnée, assure le rôle avec prudence, mais le chant est beau et les notes graves de contralto sont bien celles de la Cieca.

Le lendemain, dans la même œuvre, la distribution change et l’on y gagne en cohérence.
L’atout maître, ce soir-là, se nomme Anna Pirozzi, dont c’est la prise de rôle, et l’on est tout d’abord impressionné par le travail d’appropriation qu’elle semble avoir réalisé. Avant même d’émettre une note, cette Gioconda-là apparaît en scène prête à assurer non seulement une partie vocale exceptionnelle, mais à interpréter également une femme dont l’évolution dramatique est finement travaillée et le sera jusqu’à un acte final d’une intensité remarquable. En cette soirée, tout tourne autour d’elle, de ses passions, de son volontarisme, de ses combats. Le jeu de scène est d’une pertinence de tous les instants pour cette héroïne qui trace son chemin avec les options les plus fidèles à ses principes. Choisit-elle d’aider jusqu’au bout sa rivale, au prix de son amour ? Choisit-elle de rechercher sa mère ou de ne pas sombrer dans l’infamie ? Tout cela est fait, avec justesse, jusqu’à ce petit sourire désabusé, mais résolu qu’elle arbore face à son destin au moment de se suicider.
Vocalement, on tient là une grande Gioconda et, en dépit du fait que peu de théâtres montent cet opéra, l’on espère la revoir prochainement. La voix est un festival de nuances ; chaque phrase est, pour la soprano italienne, une mise en situation auquel il faut rajouter un timbre splendide, des aigus triomphants et les graves qu’exige la partition (même si elle paraît moins dans sa zone de confort dans le bas du registre). Cette Gioconda est exceptionnelle, car l’artiste, habituée de ces rôles, utilise au second acte, tantôt les accents de Abigaille, quand elle fond sur sa rivale, tantôt ceux de Norma, lorsque l’irrévocabilité de l’issue fatale ne lui laisse comme porte de sortie que ce que permet l’honneur d’une femme intègre.
Son Enzo, moins raffiné que celui de la veille n’est est, pas moins, d’une efficacité redoutable. Le chant de Stefano La Colla, imprégné du soleil italien est sûr, la projection et la clarté impressionnantes. Seul le timbre un peu monochrome peut déranger quoiqu’il ne soit pas en distorsion avec le personnage finalement assez basique qu’est Enzo.
Moins naturellement « diabolique » que son alter ego du jour précédent, Luis Cansino possède néanmoins la voix de Barnaba et assure le rôle avec un engagement de tous les instants.
Si l’on est circonspect au premier acte par la Laura de Ketevan Kemoklidze, elle s’impose, dés son entrée au deuxième acte, avec son timbre clair, vaillant – si différent de celui de Zajick – et son tempérament scénique qui lui permettent de tenir tout-à-fait tête dans les duos respectifs avec Enzo et Gioconda. Elle assurera ainsi avec une grande efficacité ce rôle lourd avec les fulgurances nécessaires.
Enfin, Carlo Colombara, avec des limites désormais évidentes, délivre malgré tout, dans Badoero, une leçon de beau chant italien.
Quant à Marie-José Montiel, en dépit d’une tessiture un peu aigüe pour la Cieca, elle s’impose sans difficulté avec un talent incroyable pour camper la vieille mère aveugle; son « voce di donna » quasi mystique est sublime et acclamé.
Le public a évidemment fêté le ballet de la célébrissime « Danse des heures », véritable parenthèse dans l’histoire, à laquelle Pier Luigi Pizzi offre un écrin parfait, avec cet escalier que les danseurs occupent avec toute la grâce d’un ballet classique devenu une palette bondissante de couleurs. Les deux solistes, Letizia Giulani et Alessandro Riga s’y révèlent tout à fait remarquables.
La direction d’orchestre de Guillermo García Calvo, tonique, enfiévrée parfois, nuancée lorsqu’il le faut, est admirable et l’Orchestre symphonique et le Chœur du Grand théâtre du Liceu sont au niveau de cette grande maison.

Ainsi, même avec quelques réserves, on sort de ces deux soirées successives, exalté par le plaisir d’avoir entendu à nouveau cette œuvre magnifique et relativement rare, œuvre servie par une distribution de qualité et sublimée par une Gioconda d’exception.

©Antoni Bofill/Liceu de Barcelone et ©Paul Fourier

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